L’Arabie saoudite a l’intention de "réduire le niveau" de sa coopération avec les Etats-Unis sur le front de l’armement et de l’entraînement des rebelles syriens. Par cette "prise de distance" avec Washington, Riyad entend protester contre la politique américaine au Moyen-Orient. Ces propos, tenus le week-end dernier par le chef des services de renseignement saoudiens, le prince Bandar bin Sultan al Saoud, devant des diplomates européens, étaient rapportés mardi par le "Wall Street Journal", citant un participant à cette réunion. De quoi faire monter d’un cran la tension déjà palpable entre Riyad et l’Occident, les Etats-Unis en particulier, que les Saoudiens jugent impuissants à faire progresser le dossier syrien.

L’Arabie saoudite avait annoncé vendredi passé qu’elle refusait d’occuper le siège de membre non permanent décroché la veille, en compagnie de quatre autres pays, au Conseil de sécurité de l’Onu. Riyad avait justifié ce refus de siéger - qu’elle n’a pas encore notifié - par "l’inefficacité" du Conseil de sécurité à résoudre les conflits israélo-palestinien et syrien.

"C’est un prétexte fallacieux qui ne bernera que ceux qui veulent se laisser berner", nous indique un observateur du Moyen-Orient sous le sceau de l’anonymat. L’Egypte et les pays du Golfe ont salué lundi la position saoudienne.

"C’était un message aux Etats-Unis, pas aux Nations unies", a pour sa part relevé le prince Bandar, toujours d’après la source du journal américain.

La chercheuse Elisabeth Vandenheede, spécialiste de l’Arabie saoudite, estime que cette posture sert l’image du royaume wahhabite. "Il s’agit sans doute pour l’Arabie saoudite de se repositionner en tant que leader sur la scène diplomatique du monde arabe et en particulier dans le Conseil de coopération du Golfe où le Qatar avait pas mal piétiné la crédibilité de l’Arabie saoudite dans la gestion de conflits, comme en Egypte par exemple", note cette doctorante en sciences politiques à Institut d’études européennes.

Rapprochement agaçant

Riyad est déçu de la politique américaine au Moyen-Orient. Au rang des frustrations saoudiennes, il y a la décision américaine avortée de frapper la Syrie après l’attaque chimique du mois d’août. Le Royaume saoudien est favorable au renversement du président Bachar al Assad. La Syrie est une alliée de l’Iran, berceau du chiisme et puissance régionale rivale de l’Arabie saoudite, berceau du sunnisme.

C’est dire si le récent rapprochement des Etats-Unis avec l’Iran, après plus de 30 ans de silence diplomatique, aura fini d’agacer le pouvoir saoudien.

La "prise de distance vis-à-vis des Etats-Unis est importante", a encore souligné le prince Bandar, d’après cette même source, précisant que cette prise de recul saoudienne affecterait les relations commerciales entre les deux pays, entre autres en ce qui concerne les ventes d’armes et les exportations de pétrole. "L’Arabie ne veut plus se trouver dans une situation de dépendance", a-t-il poursuivi.

Face à cette situation tendue, le Département d’Etat s’est senti obligé de calmer le jeu, affirmant mardi que le partenariat avec les Saoudiens reste fort. "Nous travaillons ensemble sur des problèmes importants et nous partageons les mêmes objectifs, que ce soit de mettre un terme à la guerre en Syrie, de revenir à un gouvernement démocratique en Egypte ou d’empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire", a souligné la porte-parole Marie Harf.

Indépendance énergétique

Dans la mesure où la prise de distance saoudienne se confirme, la réciproque est aussi très vraisemblable. Les échecs successifs des Etats-Unis au Moyen-Orient (en Irak, Afghanistan) les conduisent naturellement à plus de prudence sur ce terrain. Et leur possible autosuffisance énergétique fait qu’ils ne seront plus obligés d’envoyer des soldats pour sécuriser les puits de pétrole.

Selon le dernier rapport annuel de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les Etats-Unis pourraient bien devenir le premier pays producteur de pétrole au monde d’ici la fin de la décennie, et même dès 2017, dépassant la production de pétrole de l’Arabie saoudite. Certains experts estiment que les Etats-Unis deviendront indépendants dans leur approvisionnement énergétique d’ici la fin de la décennie, grâce au gaz de schiste.

"L’Amérique va donc se désintéresser du Moyen-Orient, une zone où vivront désormais ses concurrents", affirme Ardavan Amir-Aslani, expert en géopolitique et spécialiste de l’Iran. Dans ce cadre, les relations de Washington avec Riyad pourraient être plus lâches. D’autant plus que les Etats-Unis cherchent à se rapprocher de l’Iran, mieux placé pour contrer l’influence de la Chine, la puissance économique qui les détrônera prochainement.

Ce mouvement ne se fera pas sans dommages aux relations économiques entre les deux pays. Les Etats-Unis achètent du brut à Riyad, et cet argent leur revient ensuite sous forme de contrats d’armement, mais aussi de placements et d’investissements. Et là, Washington a sans doute beaucoup à perdre.