Correspondant à Moscou

L’odyssée du "vaisseau fantôme" qui a duré une bonne vingtaine de jours et qui aurait mobilisé, selon les autorités russes, les efforts de plusieurs navires de la marine nationale y compris les sous-marins atomiques, semble tourner à un canular. Parti de Finlande le 23 juillet dernier avec une cargaison de bois destinée à l’Algérie, le bateau Arctic Sea, appartenant à une compagnie finlandaise, battant pavillon maltais et conduit par quinze marins russes a été abordé le jour suivant dans les eaux territoriales suédoises par huit hommes armés qui l’ont détourné. Après le passage de la Manche le 29 juillet, tous les contacts avec l’Arctic Sea ont été coupés. Toutefois, le propriétaire du bateau n’a donné l’alerte qu’après avoir constaté que l’Arctic Sea n’était pas arrivé au port de destination à la date prévue du 4 août.

Dès lors, les services européens de surveillance maritime se sont mis à la recherche du bateau disparu. La marine russe n’est intervenue qu’une semaine plus tard sur l’ordre du président Medvedev pour finalement arraisonner l’Arctic Sea le 17 août à 300 milles marins des îles du Cap Vert.

Telles sont du moins les apparences de cette histoire car, à en croire Dimitri Rogozine, représentant de la Russie auprès de l’Otan, elle n’était dès le début qu’une totale mystification destinée à tromper la vigilance des pirates. Toujours selon lui, l’Otan était au courant des moindres déplacements du navire depuis son détournement pour en informer régulièrement la partie russe.

Pourtant cela n’explique pas pourquoi Anatoli Serdukov, ministre russe de la Défense, dans son rapport au président Medvedev rendu le 17 août, l’a informé que l’équipage de l’Arctic Sea n’a jamais subi une quelconque contrainte pour rapporter le lendemain que tous les ravisseurs du navire ont été arrêtés. Il s’agit, en l’occurrence, de huit Russes ethniques dont certains sont apatrides et les autres citoyens estoniens ou lettons. Transportés à Moscou et mis aux arrêts, ils prétendent avoir accosté l’Arctic Sea pour chercher de l’essence pour leur canot et affirment appartenir à une association écologique dont ils refusent de donner le nom "parce qu’il est trop long à prononcer".

Leur apparence les classe sans erreur possible dans les rangs des récidivistes endurcis, mais on ignore toujours la motivation et les commanditaires éventuels de leur méfait. Ce sont d’ailleurs les innombrables supputations à ce sujet qui sont l’élément le plus amusant de cette histoire abracadabrante. Personne n’a jamais voulu admettre que les huit pirates russes puissent être suffisamment simples d’esprit pour détourner un navire dans une souricière qu’est la mer Baltique et prendre ce risque pour une cargaison de bois qui ne valait pas plus d’un million et demi de dollars. D’où cette abondance des versions conspirologiques les unes plus farfelues que les autres.

On prétendait que "le bateau fantôme" transportait clandestinement une énorme quantité d’héroïne, des armes sophistiquées, des matières radioactives et même une bombe atomique. La version la plus démentielle - mais acceptée pourtant par un amiral estonien - prétend que le navire transportait des missiles ailés pour l’Iran. Cela dans l’espoir que les Etats-Unis et Israël, ayant appris que Téhéran est entré en possession de ces armes redoutables, bombardent l’Iran, après quoi Moscou dirait que ces missiles ont été fournis par l’Ukraine.

Il n’en demeure pas moins que ce canular mal cousu sent mauvais. Cette impression est donnée surtout par le fait que les autorités judiciaires permettent aux pirates présumés de répondre aux questions de la presse mais interdisent tout contact avec l’extérieur et même avec leurs proches aux membres de l’équipage de l’Arctic Sea. Auraient-ils plus de choses compromettantes à raconter que leurs ravisseurs ?