Alors que l’Argentine fêtait mardi les 30 ans du retour officiel à la démocratie, les cœurs ne sont pas à la joie - et pas seulement parce que cette démocratie n’est encore que très imparfaite. Quatorze provinces argentines viennent en effet de passer une semaine de violences.

Tout a commencé vendredi dernier à Cordoba. De cette ville universitaire dont la contribution à la renaissance ibérique est reconnue, il ne restait que la peur et les hordes sauvages. "Tout à coup", raconte Monica, encore sous le choc, "j’ai vu une bande de 20 personnes entrer chez moi, comme une colonie de fourmis, casquettes sur la tête, femmes, hommes, enfants et ressortir chargés d’un matelas, du frigo, de toute ma vie. Regardez ce qu’ils ont laissé d’une vie de travail !" Les pillards sont apparus quasiment à la seconde où le corps de police provinciale, en charge du maintien de l’ordre, se déclarait en grève, revendiquant une revalorisation des salaires.

Symptôme de la crise énergétique que traverse le pays, des coupures d’électricité plongent durant plusieurs heures, voire plusieurs jours, des quartiers entiers dans un noir d’encre. L’effet combiné de la grève de la police et du black-out a mené à ces scènes de vandalisme qui, de mémoire d’Argentin, dépassent en destruction matérielle ce qui s’est produit lors du krach de 2001.

Effet boomerang

Cordoba est le fief du gouverneur José Manuel de la Sota, opposant et candidat à l’élection présidentielle en 2015. Il existe un consensus, à peine démenti par les partisans de la présidente Cristina Fernandez de Kirchner, selon lequel les troubles seraient une de ces opérations machiavéliques, le genre d’opération qui, comme d’habitude, se serait retournée contre ses auteurs. Dans les heures suivant la résolution de la crise à Cordoba, l’effet de contagion s’est étendu à toute l’Argentine.

Santa Fe, Entre Rios et Catamarca sont, depuis, sorties d’affaire. Jujuy, Neuquen, Chaco, San Juan, Mendoza, Salta, Rio Negro, Buenos Aires (la province non la ville) et Tucuman ont résolu le conflit social de la police, mais la situation demeure instable. Tierra del Fuego, Chubut et San Luis sont, elles, toujours livrées aux hordes de pillards.

La seule force alternative à la police provinciale, compétente institutionnellement pour intervenir, est la gendarmerie. Or, le pays ne compte que 25 000 gendarmes pour couvrir l’étendue de son territoire. Leur mandat consiste essentiellement à surveiller les frontières mais il y a longtemps que Mme Kirchner a préféré concentrer le gros des troupes dans la province de Buenos Aires, la plus stratégique électoralement en raison de son réservoir de voix.

Milices d’autodéfense

Face à ce vide d’ordre, les citoyens s’organisent en milices d’autodéfense. Ils dressent des barrages de pneus enflammés, l’odeur du caoutchouc brûlé envahit les villes. Des citoyens armés de fusils de chasse, d’armes de poing, d’armes blanches et de bâtons se relaient pour veiller.

A Santa Fe, nous avons pu entendre le bruit sec des détonations d’armes de petit calibre partout et à tout moment, sans qu’il soit possible de savoir de quel balcon, pillard ou victime, le coup allait partir. Le climat est à l’arbitraire total. Des centaines de blessés par balles et armes blanches sont recensés par les hôpitaux et au moins 11 personnes sont mortes.

La présidente Cristina Fernandez a créé la surprise en condamnant mardi pour la première fois les saccages, qu’elle a appuyés durant huit ans lorsqu’elle conspuait la classe moyenne et l’"oligarchie". Elle a, du même coup, condamné les pratiques policières. "Ceux qui portent des armes pour défendre les citoyens ne peuvent pas les livrer aux pillards."