C’est l’un des procès les plus importants de l’histoire de l’Argentine. Après cinq ans d’audiences, le verdict concernant les crimes contre l’humanité commis dans l’un des principaux centres clandestins de détention de la dictature militaire (1976-1983) a été accueilli par des applaudissements au tribunal de Buenos Aires, mercredi 29 novembre. C’est également la première fois que les "vols de la mort" sont jugés en Argentine.

Un procès pour l’Histoire

"Pour les familles des victimes, c’est très important d’être là. C’est un procès pour l’Histoire", confie, les larmes aux yeux, Marciela, fille d’un disparu. "Je suis là pour la mémoire, la vérité et la justice", explique Pablo Alejandro Verna, un avocat venu assister au jugement. "En 2013, mon père m’a avoué avoir participé aux vols de la mort pendant la dictature, mais il est toujours en liberté", poursuit-il.

Sur le banc des accusés : 54 personnes dont Alfredo Astiz, plus connu sous le nom de "l’Ange de la mort". Il vient d’être condamné à la prison à perpétuité pour séquestration, torture, privation illégitime de liberté et homicides. Jorge Eduardo Acosta, surnommé "Le Tigre" a écopé de la même peine pour les exactions perpétrées au sein de l'ex-Ecole de mécanique de la marine (ESMA), l’un des 500 centres clandestins de détention de la dictature. Environ 5000 opposants au régime y ont été enfermés. C’est ici qu’a également fonctionné l’une des maternités clandestines de l’armée. Les femmes détenues accouchaient en captivité, parfois menottées et les yeux bandés. Les militaires ou sympathisants du régime adoptaient illégalement leurs bébés en leur donnant une fausse identité avant de faire disparaître leurs mères biologiques. Environ 500 enfants ont été volés de la sorte. Seulement 122 ont pu être identifiés grâce au travail des "Grands-mères de la Place de Mai".

Le mécanisme des "vols de la mort"

Parmi les accusés, huit ont été jugés pour leur responsabilité dans les "vols de la mort". C’est le cas de l'ancien pilote Julio Poch, devenu employé de la compagnie néerlandaise Transavia. Il a été arrêté en 2009 par l’Espagne puis extradé en Argentine et arrêté en juin 2011.

Pendant la dictature, la junte militaire a éliminé des milliers d’opposants politiques en les lançant dans la mer depuis des avions et des hélicoptères militaires. Les détenus étaient drogués une première fois au Penthotal (un anesthésiant) pour être transférés plus facilement à l’aéroport de Buenos Aires. Une fois à bord des avions, une deuxième dose d’anesthésiant leur était injectée. Ils étaient ensuite jetés vivants dans le Rio de la Plata, l’estuaire entre Argentine et l’Uruguay qui débouche sur l’océan. Environ 4000 personnes seraient mortes ainsi jetées dans le vide.

C’est le journaliste argentin Horacio Verbitsky qui fut l’un des premiers à enquêter sur le mécanisme de ces vols dans son livre "El Vuelo" publié en 1995. Il se base sur les déclarations de l’ancien pilote Adolfo Scilingo, premier militaire à rompre le pacte silence sur les crimes commis pendant la dictature.

Entre 1976 et 1979, une soixantaine de cadavres ont été découverts sur les côtes uruguayennes et argentines. Au retour de la démocratie en 1983, c’est l’équipe argentine d’anthropologie médico-légale (EAAF) qui a contribué à prouver l’existence de ces vols funestes grâce à sa technique d’identification des corps : "Nous avons constaté sur ces ossements que les fractures étaient différentes de celles causées d’habitude par l’impact d’une balle. Ces fractures sont compatibles avec le choc sur un objet dur, dans ce cas l’eau", explique Luis Fondebrider, l’un des fondateurs de l’EAAF.

Parmi les victimes figurent la religieuse française Léonie Duquet mais aussi Esther Ballestrino, María Eugenia Ponce et Azucena Villaflor, fondatrices des Mères de la Place de Mai, une organisation qui cherche les disparus. Selon les chiffres des organisations de droits humains, 30 000 personnes auraient disparu pendant cette période noire.