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Au pays de la peur et du secret, les manifestants pacifiques ont entre leurs mains une arme des plus efficaces : la technologie.

Alors que le monde avait été privé de photos et d'informations lors du soulèvement de 1988, il découvre aujourd'hui, en temps réel ou presque, les dernières nouvelles et images des manifestations pacifiques et de leur répression militaire. Journalistes et militants transmettent leurs textes, photos et vidéos à l'étranger via téléphones portables, courriers électroniques, Internet et autres liaisons satellitaires.

"Depuis 1988, des milliers de Birmans sont partis à l'étranger. Leurs famille et amis au pays sont aujourd'hui en contact avec eux. Le gouvernement ne peut pas surveiller tous les e-mails et c'est un grand avantage pour nous", nous explique Tayza Thuria, directeur de publication de "Burma Digest" (1). Beaucoup d'informations filtrent ainsi grâce à des sources clandestines, qui réussissent à les communiquer aux journalistes en exil ou à les livrer sur des forums Internet. "Il y a beaucoup de gens aux urgences de l'hôpital et des personnes sont en train de mourir ici", témoigne ainsi un internaute sur le site de la BBC.

Au fil des jours, et malgré la lenteur des connexions, les Birmans d'ici et d'ailleurs ont déversé leurs émotions sur le net : à l'espoir suscité par les manifestations a succédé la colère devant leur répression. "Je voudrais saluer le courage de ces héros, et leur souhaiter la paix de l'esprit, même si la souffrance et les tortures physiques continuent", écrit un exilé sur le site de "Mizzima News", basé en Inde (2). "Je pleure de rage. Je suis très en colère contre ces salauds de militaires", réagit une habitante de Rangoon. "Nous avons été abandonnés par les Nations unies et la communauté internationale", déplore encore un internaute sur le site californien de la "Mandalay Gazette".

Il n'est pas étonnant dès lors que la junte ait décidé mercredi de couper la plupart des téléphones portables, de fermer plusieurs cafés Internet à Rangoon, de réduire la vitesse du trafic du fournisseur d'accès Bagan Cyber, de rendre inaccessibles des blogs et des sites web, et même de saisir des ordinateurs et des GSM. Reporters sans Frontières et la Burma Media Association se sont déclarés "scandalisés" par les mesures prises pour "empêcher les journalistes et les militants de témoigner de la répression qui s'abat sur les manifestants".

"Jaloux !"

Il n'empêche, "nous recevons toujours beaucoup d'informations", nous assure Aye Chan Naing, le rédacteur en chef de la Voix démocratique de la Birmanie (3). "Nos journalistes prennent de gros risques et trouvent les moyens de nous informer", notamment via téléphones satellitaires, poursuit-il.

Des dizaines de reporters étrangers, eux, se sont vu refuser un visa de tourisme par l'ambassade de Birmanie à Bangkok et à Pékin. La junte s'en méfie comme de la peste, les accusant de publier des mensonges dans le but d'attiser les tensions, "jaloux" qu'ils sont de "la paix et du développement" du pays ! "Certains médias occidentaux et antigouvernementaux diffusent des informations dénaturées pour provoquer de nouvelles manifestations", écrit la très officielle "New Light of Myanmar" (4). Laquelle consacrait jeudi sa Une à la... pleine lune, avant d'indiquer que les manifestants "extorquent" de l'argent aux familles et que le gouvernement, lui, "se bat nuit et jour avec le peuple pour l'émergence d'une nation démocratique, pacifique, moderne, développée et disciplinée".

Les Birmans ont les moyens de rester bien informés malgré tout, ce qui amplifie la contestation. Car les informations sont renvoyées au pays par des chaînes de télévision et des radios satellitaires via des journalistes en exil. La BBC, Democratic Voice of Burma, Voice of America et Radio Free Asia sont de plus en plus écoutées grâce aux postes de radio bon marché fabriqués en Chine qui ont envahi le marché birman. L'information arrive à circuler et c'est ainsi que le peuple affamé a pu se procurer et diffuser en sous-main la vidéo (5) du mariage de la fille du généralissime Than Shwe, bardée de diamants...