CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

V ous imaginez un député mourir de sa propre volonté dans l'enceinte de l'Assemblée? Ce serait terrible!» Réflexion angoissée l'autre jour de la députée Christine Boutin, inquiète, comme nombre de parlementaires, de l'état de santé de son collègue Jean Lassalle. Mais la France vendredi a échappé au pire.

En effet, après avoir été hospitalisé en urgence et dans un état de faiblesse extrême, le député centriste béarnais a cessé la grève de la faim qu'il observait depuis près de cinq semaines pour protester contre les risques de délocalisation d'une filiale d'une multinationale japonaise de sa circonscription de la vallée d'Aspe, dans les Pyrénées atlantiques. Depuis début mars, il s'était installé sur une banquette de la salle des Quatre-Colonnes de l'Assemblée nationale et y dépérissait sous le regard des caméras du monde entier, jusqu'à perdre une vingtaine de kilos. Vendredi, cependant, il a finalement accepté de se réalimenter, peu après qu'un accord eut été passé entre l'Etat et l'industriel, éloignant le risque de délocalisation.

Cette initiative, une première dans les annales, posait d'importantes questions de fond. Elle interrogeait le sens et les limites de l'engagement politique -le député avait donné sa parole aux 150 ouvriers de l'usine menacés de licenciement qu'il les défendrait «jusqu'au bout » - ainsi que la validité des moyens mis en oeuvre pour obtenir gain de cause. Elle rappelait aussi le sort difficile des régions rurales reculées victimes de la désertification industrielle et de la désertion des services publics. Elle mettait en lumière les lacunes d'harmonisation des règles en matière d'aménagement du territoire, qui créent des concurrences entre sous-régions appauvries. Surtout, évidemment, elle traduisait le manque de marges de manoeuvre des politiques face au pouvoir économique mondialisé: le sentiment de dessaisissement, d'impuissance et d'injustice éprouvé par les élus face aux drames industriels frappant leurs régions.

«Le crétin des Pyrénées»

C'était ce dernier débat, surtout, que Jean Lassalle voulait ouvrir. «Quand le député n'a plus que les apparences du pouvoir, que tout est décidé à sa place, il n'y a plus le choix», avait-il expliqué. «J'envoie un signe à ce monde figé par la haute finance, où le politique ne pèse plus rien». Toutes ces intéressantes questions, toutefois, n'ont que peu été abordées, et ont été phagocytées par des considérations politiciennes.

L'initiative de Jean Lassalle a été fustigée par ses collègues, jaloux de son succès médiatique (même en plein coeur de la tempête du CPE) et gêné par ce rappel si ostensible de leur propre impuissance. Cette grève de la faim «déshonore l'Assemblée, déshonore la France», s'époumona le chef de file des députés UMP, Bernard Accoyer. «On en arrive au degré zéro de la politique», renchérit l'ex-ministre socialiste Jean Glavany. «Je connaissais le crétin des Alpes. Lassalle est celui des Pyrénées», ajouta un élu sarkozyste. L'issue de la grève de la faim a tout autant donné lieu à une guerre politico-médiatique et à une surenchère dans les tentatives de récupération. Au titre de ministre de l'Aménagement du territoire, avec l'industriel japonais et l'ambassadeur du Japon, Nicolas Sarkozy a très médiatiquement négocié un protocole d'accord permettant à Jean Lassalle de clore sa grève de la faim. Le Premier ministre Villepin et le Président Chirac ont eux aussi médiatisé leur rôle joué dans ce dossier, en faisant savoir que leurs appels téléphoniques à l'intéressé n'avaient pas peu pesé dans sa décision d'arrêter son jeûne.

Jean Lassalle n'a pas relevé cette course à l'échalote. Depuis l'hôpital, épuisé, il s'est dit «apaisé» d'avoir pu éviter «la mort d'une vallée de plus».

© La Libre Belgique 2006