Plus qu’une institution chargée d’assurer la sécurité et l’intégrité du pays, l’armée égyptienne est l’ultime rempart de l’Etat. Le président Hosni Moubarak n’a d’ailleurs pas hésité longtemps avant d’y recourir, compte tenu de l’escalade de la contestation et, surtout, de l’incapacité de la police à maintenir l’ordre dans les rues. Preuve que la situation lui a rapidement échappé. Depuis, l’armée est en première ligne face à la population. Pour la deuxième fois en trente ans...

En Egypte, l’armée est l’un des piliers du système. Comme en Turquie. C’est elle qui assure l’assise du régime. C’est la principale différence avec la Tunisie, où Ben Ali s’appuyait essentiellement sur un bras armé policier, en l’occurrence un corps d’élite que le dictateur avait contribué à mettre sur pied, et qui avait relégué de facto l’armée au second plan. En Egypte, l’armée est la gardienne de l’Etat. Forte de plus de 450 000 hommes, elle est également très présente à tous les étages de la société. En tant qu’ancien général et commandant de l’armée de l’air, Hosni Moubarak en est le représentant au sommet de la pyramide du pouvoir. Comme l’ont été avant lui les trois présidents égyptiens qui se sont succédé depuis le renversement de la monarchie en 1952 lors de la révolte des "officiers libres" menée par Gamal Abdel Nasser. En Egypte, entrer à l’Académie militaire représente d’ailleurs une des seules voies pour grimper dans la hiérarchie sociale. Moubarak, issu d’une famille pauvre, sait ce qu’il lui doit.

"L’armée égyptienne est extrêmement présente dans le tissu économique et institutionnel du pays. A 50 ans, la plupart des colonels deviennent généraux et quittent l’armée. Ils vont alors mener une deuxième carrière dans le privé ou le parapublic, en étant cinq ou dix fois mieux payés. L’armée est donc partout, dans la haute administration, les affaires", souligne Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes. "L’éviction de Moubarak n’est pas simple. Et l’armée joue un rôle d’arbitre intéressé. Moubarak ne pourra pas sacrifier son image et beaucoup d’hommes pour sa survie politique. Et l’armée ne serait pas prête à se sacrifier pour voir Moubarak se maintenir au-delà de ses trente ans", poursuit l’analyste. L’armée devrait donc jouer un rôle clé dans la mesure où elle aidera et accompagnera plus que probablement la transition politique.

En reconnaissant, ce lundi, la légitimité des revendications populaires et en promettant qu’elle n’ouvrirait pas le feu sur les manifestants qui veulent plus que jamais mettre un terme aux années Moubarak, l’armée rassure sur ses intentions et rappelle qu’elle est avant tout au service du peuple. Dans un communiqué publié lundi, elle précise qu’elle est présente dans les rues des principales villes pour le bien et la sécurité des Egyptiens. "Les forces armées n’auront pas recours à la force contre notre grand peuple", affirme l’état-major. Ce faisant, elle prend ses distances avec le président mais sans toutefois le lâcher.

L’armée, il est vrai, aurait tout à perdre d’un bain de sang à l’égard d’une population auprès de laquelle elle jouit d’un vrai capital sympathie, d’un respect même. La foule a jusqu’ici salué les soldats et applaudi les chars dès leur arrivée dans les principales villes du pays. "L’armée égyptienne est respectée, elle n’a pas une tradition de répression des mouvements populaires", souligne Amr al Chobaki, du Centre d’étude politique al Ahram du Caire. Elle compte dans ses rangs de nombreux jeunes effectuant leur service militaire et à qui il est difficile de demander d’ouvrir le feu sur la foule.

L’armée aurait également tout à perdre à précipiter un changement de régime puisqu’elle jouit de nombreux avantages financiers et sociaux. Un régime de faveurs dont la pérennité n’est aucunement garantie dans un après-Moubarak qui s’annonce très incertain. Selon les accords de Camp David, les autorités égyptiennes reçoivent une manne de quelque 800 millions de dollars (quelque 600 millions d’euros) d’aide militaire américaine chaque année. Ce qui est cher payé pour une armée qui ne combat pas, disent les mauvaises langues.