L'affaire se joue un soir de 2012 dans la résidence parisienne de l'ambassadeur de Hongrie: un dîner de "crise" rassemble des patrons de médias et un haut responsable d'un géant de l'internet, triés sur le volet par le cabinet Burston-Marsteller.

Le repas est présidé par un proche de Viktor Orban, venu de Budapest. Objectif: contrer les accusations de dérive nationaliste et autoritariste du Premier ministre conservateur, dont fourmille la presse occidentale, et qui alimentent les critiques des Etats-Unis et de l'Union européenne.

L'opération déminage a été mise sur pied dans un bureau de la rue du Faubourg Saint-Honoré, en face de l'Elysée. Aux manettes, Corinne Fabre, énarque, ancienne collaboratrice de Raymond Barre à Matignon, devenue lobbyiste après avoir conseillé des hauts dirigeants.

"Nous étions des pompiers en raid", raconte cette élégante quinquagénaire, directrice France de Burston-Marsteller. Elle a signé un contrat d'un an au montant secret pour "réparer" l'image du gouvernement hongrois dans l'Hexagone. L'effet "dîner" a été immédiat, assure-t-elle: "Les articles négatifs sur la Hongrie se tassent sur internet".

A la tête du cabinet Athenora Consulting (Vinci, La Poste, MGEN), Stéphane Desselas explique de son côté qu'un projet de directive européenne visant à encadrer les délégations de services publics (eau, déchets...) a été orienté par un de ses clients, un groupe français dont il tait l'identité.

"On a fourni (aux services du commissaire au Marché intérieur Michel Barnier, NDLR) un document d'une dizaine de pages sur ce qu'aurait souhaité notre client. Quand le texte a été adopté, on a vu qu'une partie de ce qu'on voulait y figurait", confie ce quadra, dont le leitmotiv est "+people, power and procedure" (ndlr, les gens, l'influence et la procédure).

"En France, on ne parle de lobbying que quand il y a un problème de corruption. Or, il n'y a pas d'avantages indus, de services rendus", défend-il, récusant l'image sulfureuse qui colle à la profession, souvent exercée dans l'Hexagone par d'anciens hauts fonctionnaires passés par les cabinets ministériels.

Le lobbying est une technique d'influence légale, mais mal acceptée en raison des dérives régulièrement dévoilées et dénoncées, en provenance notamment des secteurs sensibles du tabac et de l'industrie pharmaceutique.

Outre des associations professionnelles comme l'AFCL (Association française des conseils en lobbying), il existe en France et auprès des institutions européennes un registre officiel où les lobbyistes peuvent s'inscrire. On y trouve des informations parcellaires comme l'identité de leurs clients, leurs domaines d'activité. Mais n'y figurent pas les informations sur le prix des prestations, estimés entre 300 et 400 euros l'heure mais facturées le plus souvent au forfait, les pratiques et les moyens mis en oeuvre pour accomplir leurs missions...

Les lobbyistes affichent une croissance annuelle moyenne de 4 à 5% de leur chiffre d'affaires, un peu moins que les cabinets d'avocat, selon l'AFCL. Les recettes se situent entre 500.000 et 7 millions d'euros, suivant la taille.

"On est loin de l'univers de James Bond et des porteurs de mallettes", relativise Eric Schell du cabinet Schell & Associés (ING Direct France, Kellogg France) qui conçoit son travail comme "un relais efficace pour les entreprises". "Le politique, le fonctionnaire, l'élu doit ensuite se faire son intime conviction, un peu comme un jury dans une cour d'assises", résume-t-il.

"Le lobbyiste est là pour ramener sur terre, dire +voilà ça a un impact économique important, il faut en tenir compte", estime Gilles Teisseyre, président d'Arcturus Group (Hermès, l'Institut Curie, Air Liquide).

"Ils se drapent du voile de la vertu, ils disent qu'ils oeuvrent pour l'emploi, mais ils ne servent que les intérêts de leurs clients parfois avec des pratiques de barbouzes", dénonce à l'inverse Catherine Lemorton, députée PS et présidente de la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale. Cette pharmacienne de profession évoque des appels incessants des représentants des laboratoires Servier, des menaces à peine voilées du géant américain Pfizer lorsqu'elle s'en est prise à l'industrie du secteur en 2007 pour dénoncer les conflits d'intérêt dans le médicament.

Même son de cloche à Bruxelles, où la travailliste britannique Linda McAvan, chef de file des anti-tabac au Parlement européen, s'est émue cette semaine "de l'ampleur du lobbying de Philip Morris", qu'elle a comparé à "une opération militaire" après les récentes révélations de presse sur un "marquage" des eurodéputés par le cigarettier américain, numéro un mondial du secteur.

Selon des documents internes reproduits par Le Parisien, le fabricant des Marlboro a, pour contrer une directive européenne destinée à mieux avertir les fumeurs, classé les parlementaires en trois couleurs -- rouge pour les opposants à l'industrie du tabac, bleu pour ceux qui en sont proches et vert pour ceux qu'il faut approcher en urgence -- et dédié une enveloppe de plus d'un demi-million d'euros à l'organisation d'événements sportifs ou musicaux selon les goûts des uns et des autres.

Une pratique qui "pose question"

Interrogée par le quotidien, la Commission informatique et libertés (Cnil) a jugé la pratique "légitime" mais reconnu qu'elle "pose question" et nécessite que les députés concernés en soient informés. Philip Morris, lui, n'a pas réagi mais le groupe avait auparavant affirmé sans ambages que "l'argument selon lequel nous devrions rester silencieux face à des propositions qui nous concernent directement n'a pas de sens".

Autre géant de la cigarette, Japan Tobacco International (Camel, Benson & Hedges, Winston...), affirme pour sa part s'appuyer sur les thèses de scientifiques renommés pour se faire entendre des pouvoirs publics et des élus. Il reconnaît financer ces études, mais garde le montant secret et assure ne pas les influencer. D'ailleurs, souligne Thierry Lebeaux, un de ses représentants, tout passe par des cabinets externes qui leur facturent une prestation. JTI propose un thème d'étude et ces cabinets soumettent un devis.

L'influence des lobbyistes s'exerce aussi dans des cocktails, colloques, tables rondes et conférences qu'ils organisent à leurs frais pour que leurs clients développent leurs positions.

Pour convaincre quelques eurodéputés craignant une privatisation à terme de l'eau, le groupe Suez les a conviés un week-end complet à Barcelone le 1er mars dernier. Dans une lettre d'invitation adressée à un eurodéputé, membre de la commission du Marché intérieur, que s'est procurée l'AFP, Suez dit prendre en charge tous les frais (billets d'avion et de séjour dans l'hôtel Silken Diagonal à proximité de la tour Agbar, dont le prix de la chambre basique est à 189 euros la nuit le week-end et la suite à 302 euros en moyenne). Contacté par l'AFP, le groupe n'a pas donné suite.

La loi n'interdit pas ces invitations, lesquelles ne sont pas encadrées non plus par la profession. La charte de déontologie de l'AFCL ne fixe aucune limite. Des initiatives individuelles existent, comme chez JTI, où toute invitation doit être avalisée au siège à Genève, selon des critères toutefois inconnus. "C'est léger et insuffisant", juge Martin Pigeon, militant anti-lobby chez l'ONG CEO, pour qui cette transparence affichée trouve vite ses limites tant "beaucoup de zones d'ombre subsistent".