Pour la plupart des observateurs, cela ne fait pas un pli : ce mardi, le Sénat uruguayen votera, comme la Chambre des députés l’été dernier, une loi régulant la production et la commercialisation du cannabis – une première dans le monde. Jusqu’ici, en effet, aucun pays n’est encore allé plus loin que l’autorisation ou la tolérance de la culture de cette plante à des fins privées.

Le texte donne à l’Etat uruguayen la mainmise sur la culture et la vente de ce produit à des fins récréatives. Le consommateur pourra accéder à cette drogue de trois manières : la culture privée (limitée à six plants maximum); la culture dans des clubs de consommateurs (45 membres et 99 plants maximum); la vente en pharmacie (40 g/mois maximum). Les consommateurs, comme les cultivateurs devront être enregistrés auprès de l’Etat, être adultes et résider en Uruguay. La publicité sera interdite. De quatre à six variétés de cannabis pourront être cultivées, afin d’offrir une production servant “tous les goûts” ; 20 ha de chanvre indien devraient, selon les autorités, servir à satisfaire les 120 000 à 200 000 consommateurs uruguayens (sur une population de trois millions trois cents habitants). Enfin, la production nationale sera vendue au prix actuel dans la rue, soit environ 0,75 euro le gramme.

Barrer la route aux narcos

Le Frente Amplio (gauche, majoritaire) du président José Mujica avait lancé l’idée en juin 2012. “Nous pensons que l’interdiction de certaines drogues cause plus de problèmes à la société que la drogue elle-même” , avait alors expliqué le ministre de la Défense. Il s’agit de barrer la route à l’avancée, du nord vers le sud, de la toute-puissance des narcotrafiquants, qui ont déjà fait exploser la criminalité de plusieurs pays du continent. Ne plus dépenser à la lutte antidrogue les 60 millions d’euros par an qu’elle coûte actuellement. Offrir au consommateur qualité et sécurité : on ne proposera plus une drogue plus dure à l’acheteur de marijuana et il n’aura plus affaire à des gens liés au banditisme.

La population uruguayenne, à 61 %, désapprouve ce projet. Elle s’inquiète d’un éventuel “tourisme cannabique” des pays voisins et de la possible poursuite du marché noir, en Uruguay, à destination des jeunes et des consommateurs dépassant les doses autorisées. L’Ordre des pharmaciens est contre la vente de cannabis en officine. Les médecins sont partagés entre l’avantage d’un suivi des consommateurs et la possible banalisation de la consommation de drogue. L’Organe international de contrôle des stupéfiants s’inquiète de possibles violations des traités internationaux signés par l’Uruguay.

C’est une expérience , avait insisté le président Mujica, l’été dernier. Naturellement, comme pour toute expérience, il y a un risque. Nous devons avoir l’intelligence de dire que, si elle nous dépasse, nous ferons marche arrière.”

Les arrêtés d’application de la loi, auxquels l’administration travaille déjà, sont attendus pour avril prochain et des dizaines d’entrepreneurs uruguayens et étrangers auraient déjà manifesté leur intérêt pour cultiver le cannabis.