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Une nouvelle pierre d’achoppement, une de plus, vient s’ajouter à l’édifice de la discorde qui déchire l’Europe de toutes parts. Et celle-là, personne ne l’a vraiment vue venir. Outre la crise de l’asile et la perspective d’un "Brexit", le Conseil européen de ce 17 et 18 décembre a dû se saisir de la stratégie énergétique de l’Union. Au cœur de la controverse : le Nord Stream II, un gazoduc qui permettrait d’augmenter les livraisons de gaz russe vers l’UE. Le projet consiste à ajouter deux branches au gazoduc Nord Stream, reliant la Russie à l’Allemagne par la mer Baltique.

Ce pipeline bénéficierait d’abord à Moscou qui pourrait ainsi se passer du territoire ukrainien pour son commerce énergétique avec l’Europe. Et le Nord Stream II est d’autant plus chéri par la Russie depuis que Moscou et Ankara ont cessé de négocier la construction du gazoduc TurkStream, avec lequel la Russie comptait approvisionner l’Europe du Sud, toujours en contournant l’Ukraine. "Les Russes cherchent désespérément à vendre leur gaz sur le marché européen qui est leur seul marché profitable", constate Christian Egenhofer, responsable Energie au Center for European Policy Studies.

Les pays de l’est de l’Europe farouchement opposés au projet

L’idée a aussi de quoi séduire l’Allemagne, qui a d’ailleurs décidé de sortir totalement du nucléaire pour 2022, puisque ce projet lui assurerait un meilleur accès direct au gaz russe, le moins cher du marché.

Mais dire que cette collaboration avec Moscou n’est pas au goût de tous tient déjà de l’euphémisme. "De mon point de vue, Nord Stream II ne contribue pas à la diversification et ne permettra pas de réduire notre dépendance énergétique", a fustigé ce vendredi Donald Tusk, président du Conseil européen. En 2014, au plus fort de la crise ukrainienne, l’alors Premier ministre polonais appelait à la création de l’Union de l’énergie, dont l’objectif était notamment la diversification des ressources gazières de l’Europe.

Malgré tout, la Russie reste le partenaire favori de l’Europe en matière d’énergie. Ce constat a de quoi agacer les pays d’Europe centrale et orientale. "Les pays de l’Ouest ont accès à des ressources diversifiées : le gaz russe, norvégien, ou de mer du Nord. Les pays de l’Est, eux, ont peu de sources gazières et donc peu de marge de manœuvre dans la négociation avec Gazprom (le géant gazier, détenu par l’Etat russe, NdlR) . Nord Stream II va encore réduire cette marge puisque la Russie aura sécurisé son marché européen tout en dépendant moins des pays de transit", analyse Marie-Claire Aoun, directrice du centre énergie de l’Ifri.

Des facteurs économiques et politiques

Ce pipeline ferait perdre 1,8 milliard d’euros à l’Ukraine, 800 millions à la Slovaquie et 300 millions à la Pologne. Neuf pays européens ont exprimé leur opposition à ce projet, rejoints par le Premier ministre italien Matteo Renzi qui enrage à l’idée de voir naître un projet bénéficiant au nord de l’Europe, alors que le gazoduc South Stream, qui devait relier la Russie à l’Italie, a été bloqué par l’Union. La législation européenne a donc déjà permis de mettre des bâtons dans les roues aux ambitions russes. Même pour le Nord Stream, la Commission européenne n’a accordé la profitable exemption "de la règle sur l’accès des tiers", qui garantit aux entreprises concurrentes un accès aux infrastructures, qu’à 50 % de sa capacité. Selon Mme Aoun, "pour que Nord Stream II soit rentable, il a de nouveau besoin de cette exemption. La Commission peut donc user de ce levier."

"C’est ici un débat clair entre les facteurs politiques, qui exigent des sanctions à l’égard de la Russie, et ceux économiques, qui justifient le gazoduc", analyse l’experte. Reste que, pour M. Egenhofer, ce projet ne pourra voir le jour tant que la crise ukrainienne ne sera pas résolue . "On ne peut pas imaginer un scénario où l’Europe permettrait que Kiev soit totalement soumis à la pression russe." 

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