Portrait

La seule véritable question, jeudi soir, était de savoir qui serait le mystérieux invité surprise chargé de chauffer la salle omnisports du Tampa Bay Times Forum avant le discours d’investiture de Mitt Romney et la clôture de la Convention républicaine. La plupart des observateurs pariaient sur une apparition de Clint Eastwood, fervent Républicain qui a soutenu John McCain en 2008 et a récemment apporté son appui à Romney, bien que circulaient aussi les noms du milliardaire Donald Trump, du joueur de foot américain Tim Tebow, de l’ancien secrétaire d’Etat Colin Powell, voire de l’inoubliable Sarah Palin.

Hormis cette énigme, il restait peu de place au doute à Tampa. L’ouragan Isaac ayant finalement épargné La Nouvelle-Orléans et la grand-messe républicaine qui, dans le cas contraire, aurait été chassée de la une des médias, la vie politique pouvait retrouver tous ses droits quand une étoile montante du Parti républicain, le sénateur de Floride Marco Rubio (en qui beaucoup voient un prochain présidentiable), eut le privilège d’introduire le héros de la fête, Mitt Romney.

Pour l’ancien gouverneur du Massachusetts (il exerça cette fonction de janvier 2003 à janvier 2007), la revanche est suave. En 2008 déjà, il avait brigué le sacre de son parti pour se lancer à la conquête de la Maison-Blanche, mais il avait eu un mal fou à trouver sa place entre le modéré John McCain, sénateur de l’Arizona et vétéran de toutes les guerres, et le radical Mike Huckabee, pasteur protestant et ex-gouverneur de l’Arkansas. Romney avait fini deuxième en nombre de voix et d’Etats remportés, mais troisième en nombre de délégués - le seul critère qui importe dans cette compétition. Cette fois encore, la course a été rude et le pire, pour lui, c’est que l’issue est restée longtemps incertaine alors qu’il n’eut jamais aucun rival digne de ce nom : plusieurs concurrents furent soit des caricatures ambulantes dont on ne retiendra que les bourdes désopilantes (la palme revenant à Rick Perry, le gouverneur du Texas, qui oublia son propre programme lors d’un débat télévisé, à moins qu’elle n’aille à Herman Cain, le roi de la pizza, qui tenta vainement de donner un avis sur la Libye), soit des revenants aux allures d’ectoplasmes (on songe à Newt Gingrich). Quant à Rick Santorum, le dernier obstacle sur la route de Romney, il surgit comme un météore et disparut de la scène tout aussi soudainement.

C’est dire combien le nouvel adversaire de Barack Obama semble manquer d’épaisseur. Jusqu’à la Convention de Tampa, une majorité de Républicains avouait ne pas se reconnaître dans ce candidat atypique. L’avenir dira si les trois jours de célébrations en Floride, gorgés de discours martiaux à commencer par celui, émouvant, de l’épouse du candidat, Ann Lois, ont réussi à modifier la donne.

Plusieurs facteurs expliquent la difficulté qu’éprouve Mitt Romney à se connecter avec son électorat. Sa personnalité, son parcours, sa fortune, tout concourt sans doute à créer un sentiment d’aliénation. Mais il faudrait peut-être sonder aussi l’inconscient collectif américain. Certes, les citoyens d’un Nouveau Monde qui fut bâti sur les persécutions religieuses auxquelles les immigrants voulaient échapper en Europe sont exceptionnellement tolérants sur le chapitre de la foi (le tout étant d’en professer une) ; les sectes, par exemple, sont infiniment mieux acceptées outre-Atlantique que chez nous. Il n’empêche que les mormons, dont Mitt Romney est devenu le plus célèbre représentant, ont longtemps été regardés avec suspicion - raison pour laquelle ils furent refoulés de la côte Est vers le lointain Utah.

" La population de l’Utah est composée de cinquante-deux ou cinquante-trois mille coquins ", rapportait ainsi l’explorateur Richard Burton après sa visite à la " nouvelle Jérusalem ", Salt Lake City, en 1860. "Le rapport du gouverneur Cumming informe le Président de la manière dont les choses se passent dans ce malheureux territoire : ni la vie ni les biens n’y sont en sûreté ; des bandes de scélérats le parcourent, et leurs forfaits demeurent impunis." Il suffisait, ajoute-t-il, " de prononcer le nom de ‘mormon’ pour éveiller la crainte ; les Gentils, c’est-à-dire les chrétiens, éprouvaient à l’égard des Saints du dernier jour le même sentiment que les croisés à propos des Haschaschins." (*)

Les temps ont, certes, changé, mais les mentalités ? Oserait-on jurer qu’un reliquat de méfiance n’est pas avivé par le côté girouette que Mitt Romney ne parvient ni à maîtriser ni à masquer, qu’il s’agisse de préciser sa position sur l’avortement, d’expliquer l’origine d’une fortune estimée à 250 millions de dollars (celle d’un homme d’affaires avisé ou celle d’un prédateur qui a saigné des entreprises en faillite ?), de justifier a posteriori une réforme du système de santé qui préfigurait, au Massachusetts, celle qu’Obama a introduite au niveau national, voire d’évoquer son séjour en France comme missionnaire mormon à l’époque de mai 1968 et le fait que, comme son épouse, il parlerait (un peu) français - faute grave aux yeux des isolationnistes républicains ?

Mitt Romney, qui est entré en politique largement sur l’insistance de sa femme, est hanté par l’échec. Celui de son père, George, gouverneur du Michigan et ancien président de General Motors, qui disputa vainement à Richard Nixon l’investiture républicaine pour la présidentielle de 1968. Et le sien, quand il voulut vainement enlever le siège de sénateur de Ted Kennedy en 1994 - il étouffa à cette fin ses sympathies démocrates et s’affilia au Parti républicain, un ralliement pour le moins tardif.

La conjoncture économique donnera-t-elle à Mitt Romney son rendez-vous avec l’histoire ? La crise paraît en tout cas constituer le meilleur atout d’un candidat qui fait trop souvent figure d’automate - au point que même ses manches de chemise ne semblent jamais retroussées au hasard.

*) "Voyage chez les mormons", Hachette, 1870. L’Eglise des Saints du dernier jour est la dénomination officielle des mormons.