De longues théories de nuages balayent la plaine ukrainienne, qui enserre Kiev comme un océan une île oubliée. Une légère brise descend des hauteurs de la vieille ville pour friser les méandres du Dniepr, creusés dans la terre noire de l’Ukraine, au hasard des crues du fleuve. Ihor s’est arrêté un instant sur le pont piétonnier qui relie l’Arche de l’Amitié entre les peuples ukrainiens et russes, édifiée à l’époque soviétique, à l’île Trukhanov. Son regard remonte le courant. Au vent, sa cigarette se consume vite. “Enfant, je jouais ici avec mon frère, dans les forêts et les bâtiments désaffectés de l’île. Je n’étais pas venu depuis longtemps. Au vrai, rien n’a changé.”

En cet après-midi d’été, les badauds sont rares, la plupart des habitants de la capitale ont fui la chaleur continentale de Kiev pour les rives de Crimée ou les stations balnéaires turques et bulgares. Sur les plages de l’île Trukhanov, des retraités jouent aux échecs, deux ou trois jeunes filles tentent de parfaire leur bronzage. Un peu plus loin, ils sont quelques-uns à cuver sous les frondaisons, au milieu des mégots de cigarettes et des bouteilles de bière vides.

Selon la tradition populaire, l’île Trukhanov tire son nom de Tugor Khan, chef de la tribu turc des Kipchaks, dont les armées défirent les troupes du prince Sviatopolk II de Kiev au XIIe siècle. Longtemps, l’île est restée terre monastique, avant de retourner sous la propriété de la ville de Kiev au début du XVIIIe siècle. “Ma mère m’a raconté que, durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont rasé le village installé sur l’île , continue Ihor, les esprits des pêcheurs qui habitaient les lieux doivent la nuit parfois revenir.”

Après la reconquête soviétique, l’île est aménagée en parc pour les ouvriers et les travailleurs de la capitale ukrainienne. Mais, depuis la chute de l’Union soviétique, les kiosques tombent en ruine et la rouille a mangé le métal des autos tamponneuses. Quelques gargotes proposent toujours des chachliks, des brochettes de viande, de la bière, de la vodka, et du kvas, une boisson fermentée et pétillante, légèrement alcoolisée. Un stand de tir, solitaire, attend d’improbables clients.


Boire et hurler sous la lune

L’île Trukhanov est prisée des pêcheurs, malgré la pollution des eaux du Dniepr. Eté comme hiver, quand la glace est suffisamment épaisse pour traverser le fleuve à pied, ils sont des dizaines à poser leurs lignes. Sacha a les traits tirés et le visage marqué de ceux qui travaillent depuis l’enfance. Depuis quelques mois, les affaires ne sont pas bonnes, alors le jeune homme vient ici pour attraper des poissons qu’il revendra ensuite sur le marché de Podil. “Cela fait toujours un peu d’argent” , glisse-t-il dans un sourire, en exhibant fièrement ses dernières prises au nez d’une curieuse.

Durant l’Euro 2012 de football, plusieurs milliers de supporters suédois étaient hébergés sous des tentes sur l’île Trukhanov. De grands gaillards blonds arborant des maillots jaunes et bleus déambulaient dans les rues de Kiev et grillaient au soleil sur les plages de l’île. D’abord circonspects, les habitants de Kiev finirent par adopter les Scandinaves et l’accueil fut si chaleureux que les Suédois ont, un an après, organisé un concert sur l’île pour signifier qu’ils n’avaient rien oublié de la rencontre.

Le vent s’est levé, l’orage se rapproche, la plage est en train de se vider. Des averses s’abattent déjà derrière les immeubles soviétiques de la rive gauche. Les marchands de bière et de poisson séché sont en train de ranger leurs étals. Une fois l’obscurité venue, l’île Trukhanovest le repaire des chiens errants et des jeunes qui cherchent un endroit discret pour boire et hurler sous la lune.

Les beaux jours venus, les habitants de Kiev (et les chiens) viennent se détendre sur l’étrange île.