Il devient de plus en plus probable que la Russie est condamnée à être dirigée par Vladimir Poutine au minimum jusqu’en 2024. Cela pour la simple et bonne raison que la société postsoviétique reste et restera encore longtemps objectivement incapable de créer en son sein une force politique susceptible de se substituer, par la voie légale, au régime corporatif qui a usurpé le pouvoir en Russie avec le consentement passif de la masse russe.

L’échec décevant de la manifestation anti-Poutine organisée samedi dans le centre de Moscou par l’opposition sous le slogan ronflant "Marche des millions" vient d’étayer ce pronostic pessimiste.

Rappelons que la première "Marche des millions" avait rassemblé, le 6 mai, dernier quelque 60 000 manifestants pour se terminer par des heurts avec la police. La seconde manifestation de ce genre, le 12 juin dernier, n’avait attiré que quelque 30 000 participants. Or, samedi, selon les manifestants que nous avons interrogés, leur nombre n’a guère dépassé les 15 000 ou 20 000 personnes dont la majorité a quitté le lieu de manifestation sans attendre la fin du meeting.

Il serait trop facile d’attribuer cette passivité aux amendes draconiennes prévues par la loi adoptée en juin dernier pour punir les manifestants en cas de troubles ou de rassemblement non autorisé. Il se fait que l’égocentrisme et l’incompétence des leaders de l’opposition les rendent inaptes à établir un programme d’action réaliste susceptible de servir de base à un mouvement politique. Cela à plus forte raison que cette opposition prétend réunir les communistes, la gauche radicale, les libéraux et les nationalistes qui ont des idées parfois diamétralement opposées sur l’avenir politique de la Russie.

Il est donc peu étonnant que le leader de la gauche radicale, Sergueï Oudaltsov, qui s’est présenté au meeting en lunettes de soleil noires n’ait proposé à l’assistance comme programme commun que de porter désormais des lunettes de la même couleur pour exprimer leur haine vis-à-vis du régime.

Des leaders de l’opposition tels que Alexeï Navalny ou Sergueï Oudaltsov ont beau être charismatiques, leur influence politique ne dépasse pas les limites des milieux intellectuels plus ou moins marginaux dont la masse russe politiquement inerte par tradition se méfie toujours. D’autant plus que la solution qu’ils proposent se résume à une nouvelle révolution. Volontairement ou non, ils compromettent la notion d’opposition aux yeux de cette même masse et donnent un excellent prétexte au pouvoir pour écraser toute contestation.

Dans ce contexte, Alexeï Koudrine, ex-ministre des Finances actuellement président du Comité d’initiatives civiles, a refait surface avec un appel à créer vers 2014 un parti politique de centre-droit censé représenter les intérêts de la classe moyenne et défendre les valeurs de la démocratie et de l’économie de marché. Cela dans le but, a-t-il précisé, d’introduire un tel parti au sein de la Douma d’Etat aux législatives de 2016.

Il se pourrait, cependant, que cette initiative vienne trop tard. L’annulation scandaleuse par simple vote de la Douma d’Etat du mandat parlementaire de Guennadi Goudkov, leader de la faction parlementaire du parti Russie juste et un des leaders de l’opposition, accusé d’activités commerciales incompatibles avec son statut de député crée un précédent qui risque de se retourner contre plusieurs "députés-commerçants" du parti majoritaire Russie unie.

Le journal "Nezavissimaïa Gazeta" estime que cela donne à Vladimir Poutine l’occasion de dissoudre la Douma d’Etat pour faire d’une pierre deux coups : d’une part, désarmer l’opposition et plaire à l’Occident, et, d’autre part, remplacer aux législatives anticipées le parti Russie unie trop compromis aux yeux de l’opinion par le Front populaire pan russe aux accents "prolétaires", dont il est le leader informel.