Nanchang a eu son heure de gloire, il y a longtemps. Le 1er août 1927, Zhou Enlai, Zhu De et quelque 30 000 camarades entreprirent de venger le massacre des communistes par Chiang Kai-shek, quelques mois plus tôt à Shanghai, en organisant un soulèvement dans la capitale du Jiangxi. Les insurgés tinrent la ville quelques jours, avant d'être délogés par les troupes du Kuomintang et de fuir dans les montagnes du sud de la province, d'où partira, des années plus tard, la Longue Marche. L'acte de bravoure des communistes chinois fut sans lendemain, mais l'insurrection de Nanchang n'a jamais été oubliée. Le 1er août 1927 est devenu la date de la fondation de l'Armée populaire de libération (APL). Rappelant ce 1er jour du 8e mois, les chiffres huit et un (écrits en chinois et prononcés "ba yi") figurent sur les emblèmes de l'armée et toute ville chinoise qui se respecte a désormais son boulevard Ba Yi.

Sur Zhongshanlu (l'avenue Sun Yat-sen), l'ancien hôtel qui servit de quartier général aux insurgés a été transformé en musée. Le "Ba Yi Jiniantang", ou "Mémorial du 1er Août", est plutôt miteux avec ses vieilles cartes d'état-major et ses vitrines poussiéreuses, mais l'éclairage extérieur met superbement en valeur, le soir, le plus bel exemple survivant de l'architecture coloniale à Nanchang (la ville fut très tôt fréquentée par des missionnaires et des agronomes américains : le Jiangxi devait servir à l'expérimentation de réformes agricoles avant de fournir un champ de bataille aux nationalistes et aux communistes lors des "campagnes d'extermination" menées par Chiang Kai-shek).

L'environnement n'a plus grand-chose de révolutionnaire, cependant : la rue, la plus commerçante de la ville, n'est qu'une succession de boutiques dont beaucoup proposent sans la moindre gêne des imitations des grandes marques étrangères (Trop chère la chaussure Nike ? Voici la variante chinoise Erke, dont le logo est à peine différent...). Les mendiants qui hèlent les passants à la sortie des bars ou des restaurants feraient mourir de honte les héros du 1er Août, tout comme les sans-abris qui squattent ici les porches des banques. Ce sont pour la plupart des paysans venus travailler sur les chantiers de Nanchang et l'ironie est particulièrement cruelle pour ceux qui vont passer la nuit, couchés sur des cartons, devant les portes de la China Construction Bank.

Le colosse de Rhodes

La ville, assurent les résidents, a gardé de son passé colonial une propension à s'amuser, à boire et à danser. Il est difficile d'imaginer en s'y promenant que c'est ici qu'un jour de février 1934, Chiang Kai-shek et son épouse américanisée, Mayling Soong, lancèrent le Mouvement pour la Vie nouvelle, une croisade pour la modernisation et surtout la moralisation (le couple présidentiel était converti au protestantisme) des moeurs chinoises. Il était interdit de fumer, de boire, de jouer, de cracher. Les femmes devaient se boutonner jusqu'au cou et renoncer aux étoffes transparentes, cacher leurs épaules et dissimuler leurs genoux. Les hommes devaient se montrer intègres, travailleurs et courageux jusqu'à la mort. Au total, 96 règles pratiques cadenassaient la vie privée et publique.

Ces temps sont révolus. Un des signes distinctifs de la nouvelle Chine, consumériste et hédoniste, voire déjà décadente, ce sont ces "clubs" aux dimensions extravagantes, bâtis dans un style monumental qui pastiche l'architecture classique occidentale : rien ne manque, ni les colonnades antiques ni les frontons grecs ni l'incongru quadrige en bronze ou la non moins délirante reproduction du Colosse de Rhodes. Ces établissements sont voués à tous les divertissements, à tous les jeux (d'argent), à tous les soins du corps (bains, sauna, massage, pédicure, etc.) - tous les besoins sont satisfaits, ou presque, selon la licence que procurent les introductions bien placées de la direction.

A Nanchang, visiblement, le degré de tolérance est plutôt élevé. Dans le centre-ville, un salon de massage exhibe une quinzaine de professionnelles dont la tenue de fonction est réduite à l'essentiel. La scène, qui aurait eu davantage sa place à Bangkok, fait rire de l'interdiction officielle de la prostitution.

Dans les hôtels, un avis orné du regard prévenant d'un policier rappelle que la prostitution, la drogue et le jeu sont des délits. Mais, sur la tablette de la salle de bains à côté des brosses à dent, du peigne et du rasoir à jeter, on a pris soin de disposer des préservatifs (payants). Et une main attentionnée n'hésite pas à glisser, le soir, sous la porte, des cartes de visite proposant les services d'accortes étudiantes...

Dans le secteur tertiaire de l'économie chinoise, l'Armée populaire de libération est bien présente. Quand la Chine s'est embarquée dans ses réformes économiques, l'APL n'a pas échappé à l'effort de rentabilité demandé à toutes les administrations et à tous les corps de l'Etat. Elle a été priée de financer directement une partie de ses programmes et de ses achats. Les militaires se sont donc engagés dans des activités lucratives : le commerce, l'immobilier, l'industrie du divertissement... Les excès n'ont pas tardé à sauter aux yeux et, en 1998, le secrétaire général du Parti communiste chinois, à l'époque Jiang Zemin, a lancé un rappel à l'ordre, priant l'armée de s'en tenir à des occupations compatibles avec sa mission. En vain, s'il faut en juger par les hôtels ou les restaurants "Ba Yi" qu'on croise sur sa route en Chine, ou par le nombre d'entreprises dans lesquelles l'APL a des intérêts. Il pourrait difficilement en être autrement car, comme le rappelle un adage populaire, si personne n'est au-dessus des lois, aucune loi n'est au-dessus de l'Armée populaire de libération.

La caverne d'Ali Baba

La corruption demeure un fléau en Chine, même si le pays progresse et se compare plutôt favorablement à d'autres (selon les critères de l'institut spécialisé Transparency International, la Chine occupait en 2007 le 72e rang mondial, loin, par exemple, devant la Russie, classée 143e - mais avec un score de 3,5 sur 10, il lui reste beaucoup à faire pour rivaliser avec un modèle comme Singapour, crédité de 9,3 points). Les pratiques véreuses sont d'autant plus malaisées à éradiquer qu'elles se confondent souvent avec la tradition des Chinois de s'échanger des services ou de les monnayer le plus naturellement du monde. Dans son luxueux appartement, un cadre du Parti nous livre ainsi les secrets d'une grande armoire: elle regorge de fardes de cigarettes, de bouteilles d'alcool et d'autres cadeaux reçus pour prix de ses faveurs, généralement des coups de pouce pour décrocher un emploi ou un logement.

Tous n'ont pas la pudeur de stocker ainsi sans (trop) y toucher les marques d'estime ou de reconnaissance. La presse chinoise rapporte régulièrement des cas plus juteux de détournements de fonds ou d'escroqueries à grande échelle - un des derniers en date impliquait un notable du Henan, Wu Zhenghai, coupable d'avoir grugé 7 400 personnes dans des investissements frauduleux ; considéré comme un citoyen émérite avant d'être démasqué, il devait porter la torche olympique lors du relais dans sa province...

Souvent la prévarication va de pair avec l'incurie. Le viol et l'assassinat d'une jeune fille au Guizhou, le 28 juin dernier, ont provoqué une explosion de colère populaire qui a amené des dizaines de milliers de gens à manifester contre la tentative des autorités d'étouffer l'affaire (les coupables avaient des relations...). L'onde de choc a été ressentie jusqu'à Pékin, où l'on a jugé nécessaire de rappeler aux cadres du Parti à tous les échelons qu'ils devaient s'attacher à résoudre les problèmes de la population...

"Pour beaucoup de Chinois, la question se résume toujours à survivre", commente un enseignant. "Or, qu'il s'agisse d'obtenir justice quand on a été victime d'un délit, de contester la saisie d'une terre quand on est un paysan aux prises avec la spéculation immobilière, ou tout simplement de réclamer le paiement de son salaire quand on est un travailleur migrant sans aucune protection légale, on se heurte le plus souvent à des bureaucrates bornés et impitoyables, quand ils ne sont pas ouvertement corrompus."

Ou quand ils ne sont pas tout bonnement absents. Un des derniers sujets de polémique, en Chine, concerne les responsables publics qui se font payer pour participer à la promotion de produits ou d'événements commerciaux. Une pratique que 75 pc des personnes interrogées assimilent à de la corruption, selon un sondage du "Quotidien de la Jeunesse", mais un procédé que 70 pc d'entre elles trouvent aussi très efficace pour les entreprises qui recourent à de telles campagnes publicitaires.