Correspondant au Pakistan

Noor Behram se souvient de la dernière attaque de drone qu’il a photographiée. C’était le 15 juin, dans un village du Waziristan, dans le Nord-Ouest du Pakistan. Depuis 2004, la CIA y multiplie les bombardements de Predator, des avions sans-pilote qui tirent des missiles air-sol Hellfire contre des chefs terroristes ou des talibans afghans et pakistanais. "Le jour où un missile est tombé sur le village, beaucoup d’habitants ont été tués, notamment des femmes et des enfants. Je suis allé sur place, raconte ce photographe amateur de 39ans. Quand je suis arrivé, les habitants avaient bloqué la route avec les cadavres des victimes. Ils voulaient attirer l’attention sur le fait que les morts n’étaient pas des talibans mais des innocents." En quatre ans, Noor Behram a travaillé sur 60 frappes de drones. Il n’a pu prendre des photos que dans 27 cas. "Après un bombardement, les habitants sont en colère. Il y a des morceaux de chair éparpillés par terre. J’ai vu des membres humains répandus sur le sol. Les villageois ne me laissaient pas toujours travailler." Ses images sont exposées depuis hier dans une galerie à Londres. Elles prouvent, pour la première fois, que les drones font des morts civils, même si les clichés sont de mauvaise qualité et qu’il est impossible de les relier aux victimes des avions sans-pilote.

Si les agences de renseignement occidentales s’accordent à dire que le Nord-Waziristan sert de base à des groupes talibans et terroristes, elles ont du mal à déterminer si les frappes de drones atteignent leurs cibles à tous les coups. La région est interdite aux journalistes occidentaux. Tout étranger qui viendrait y séjourner serait soupçonné d’être un espion de la CIA. Mais selon les calculs de la New America Foundation, un centre de recherche basé à Washington, entre 1 579 et 2 490 personnes ont été tuées par les drones depuis 2004 dont 1 282 à 2 015 talibans et terroristes. Reste donc 297 à 475 victimes civils.

Parmi elles, il y a le frère et le fils de Kareem Khan. Cet homme de taille moyenne, regard fier, teint hâlé et longue barbe noire, a perdu ses proches le 31 décembre 2009. "Il était environ 9 heures du soir. Ils étaient dans ma maison en train de prier lorsqu’un missile s’est abattu sur eux. Ils sont morts sur le coup. Je n’ai jamais compris pourquoi." Depuis 2004, la New America Foundation publie un compte-rendu de chaque attaque à partir des informations publiées dans la presse ou fournies par les autorités américaines et pakistanaises. A propos de la frappe du 31 décembre, seul la mort d’un chef taliban est mentionnée. "On essaye de mener une vie normale. Ce n’est pas facile, ajoute Kareem Khan. Les drones survolent la région tous les jours. On entend le ronronnement du moteur en permanence. Quand ils tirent, l’explosion retentit à des kilomètres à la ronde. On ne peut pas s'enfuir. Où irait-on ?"

Kareem Khan n’a qu’une idée : se venger. La vengeance est un devoir inscrit dans le code d’honneur de son ethnie, les Pachtounes. Celui qui laisse le meurtre d’un membre de sa famille impuni est un lâche. Mais comment faire ? "Nous n’avons pas d’armes pour abattre ces drones. Si les soldats américains venaient nous affronter en face au lieu de se battre lâchement avec des drones, nous pourrions répliquer", clame t-il avec amertume.

Kareem Khan utilise l’arme judiciaire. Son avocat s’appelle Mirza Shahzad. Installé à Islamabad, cet homme chauve et rondouillard vient de déposer une plainte dans un commissariat de la ville contre John Rizzo, un Américain de 63 ans, ancien conseiller juridique de la CIA. Le 13 février, dans une interview à l’hebdomadaire "Newsweek", il avait détaillé comment il avait fourni une justification légale aux bombardements de drones. Mirza Shahzad tente d’obtenir un mandat d’arrêt international contre lui. Pas gagné. On imagine mal la police américaine arrêter un ancien agent de la CIA et le livrer aux Pakistanais.