La CIA s'affaire à réécrire l'Histoire

La CIA s'affaire à réécrire l'Histoire
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International

Philippe Paquet

Publié le - Mis à jour le

On se croirait au ministère de la Vérité, dans le «1984» de George Orwell, là où, sous le regard inquisiteur de Big Brother, des fonctionnaires consciencieux réécrivaient continuellement l'Histoire en falsifiant des montagnes d'archives. On est pourtant plus prosaïquement dans le Maryland, au siège des Archives nationales américaines, où un historien vient de faire une découverte pour le moins inattendue: depuis l'automne 1999, des agents très discrets s'y emploient à retirer des milliers de documents du domaine public et à les estampiller de nouveau «top secret».

C'est comme vouloir «remettre le dentifrice dans le tube», s'exclame Matthew Aid, qui relate sa découverte sur le site Internet de «The National Security Archive» lié à l'université GeorgeWashington. (1) Il en dénonce surtout l'absurdité car, non seulement les documents voués à un nouvel oubli prolongé n'ont généralement pas de quoi menacer la sécurité des Etats-Unis, mais ils n'ont surtout plus rien de confidentiel. Beaucoup ont déjà été publiés, notamment dans les recueils «Foreign Relations of the United States» du département d'Etat; tous ont été lus et photocopiés par des chercheurs...

Matthew Aid a découvert le pot aux roses en constatant, en décembre dernier, que des documents qu'il avait consultés auparavant aux Archives nationales ne s'y trouvaient plus. Une rapide enquête lui a révélé que ce sont au total 9500 documents, représentant quelque 55500 pages, qui ont ainsi été retirés de la circulation, non seulement au siège principal de la National Archives and Records Administration (NARA) à College Park, mais aussi dans les Bibliothèques présidentielles gérées par NARA, principalement celles de Lyndon B. Johnson à Austin (Texas) et de John F. Kennedy près de Boston.

L'affaire trouve sa source dans une décision du 17 avril 1995, quand Bill Clinton ordonna à tous les départements du gouvernement de «déclassifier», pour la fin 1999, leurs archives remontant à vingt-cinq ans ou plus, à l'exception des documents sensibles traitant d'espionnage ou d'actions militaires toujours en cours. Les ministères des Affaires étrangères et de l'Energie brillèrent, à cet égard, par leur célérité. Une commission parlementaire félicita même le département d'Etat pour son zèle en 1997.

La leçon de transparence ne fut, toutefois, pas du goût de tous. Sous la houlette de la CIA, cinq autres agences gouvernementales (le renseignement militaire, les ministères de la Défense et de la Justice, les trois forces de l'armée) estimèrent que, dans la précipitation, des documents avaient été indûment rendus publics. Elles obtinrent, à la faveur de l'émoi causé par l'arrestation d'un espion chinois au centre atomique de Los Alamos en 1998 (laquelle révélait des failles dans la sécurité nationale), qu'on fasse machine arrière et qu'on repasse au crible plus de 48 millions de pages. L'effort, qui aurait déjà coûté des millions de dollars, doit se poursuivre jusqu'à la fin 2007.

Une CIA déjà mal informée

Outre le fait que cette opération est menée dans le plus grand secret et à l'insu du Congrès, c'est son caractère aberrant que déplorent Matthew Aid et, avec lui, plusieurs associations d'historiens américains. Si la plupart des documents «confisqués» concernent l'armée ou l'espionnage, ils remontent le plus souvent, en effet, à la guerre froide, voire à la Seconde Guerre mondiale. Certains relatent les grandes méprises des services de renseignement américains et de la CIA en particulier. Quand, par exemple, Washington croyait que les Soviétiques n'étaient pas près de se doter de l'arme nucléaire ou que les Chinois n'interviendraient pas en Corée... De l'histoire ancienne, donc, mais à laquelle l'Irak et ses armes fantômes de destruction massive donnent peut-être aujourd'hui une résonance désagréable.

(1) «Declassification in Reverse», sur Webwww.gwu.edu/~nsarchiv.

© La Libre Belgique 2006

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