La Croatie était embarrassée mercredi après les révélations de plusieurs médias et blogueurs affirmant qu’un stock d’armes croates, datant de la guerre yougoslave, avait été vendu à l’Arabie Saoudite qui l’a ensuite expédié vers des rebelles proches de l’Armée syrienne libre.

Membre de l’Union européenne (UE) à partir du 1er juillet 2013, la Croatie a approuvé l’embargo européen sur les armes et ne peux pas, en principe, livrer des armes aux forces se battant en Syrie. " La Croatie s’est alignée sur nos mesures et dès lors est liée à l’embargo sur les armes" , nous a déclaré mardi une source européenne souhaitant garder l’anonymat.

Le poids des images vidéo

Mais les faits sont là, révélés par un blogueur, Eliot Higgins, qui traque les armes sur les vidéos diffusées sur le Net, amplifiés mercredi par une enquête très complète du "New York Times". Higgins affirme qu’à partir du 1er janvier, quatre nouveaux types d’armes sont apparues en grande quantité aux mains de l’opposition dans la province de Deraa, au sud de la Syrie : des fusils mitrailleurs M60, des lance-roquettes portables Osa M79, des roquettes antichar RPG-22 et des lance-grenades multiples Milkor MGL.

Ces armes ont été utilisées avec succès contre des blindés de l’armée syrienne dans la bataille pour prendre la localité de Busra, et ceux qui les utilisaient venaient des rangs d’unités modérées de l’Armée syrienne libre, et non de l’omniprésent Front Al-Nousra, inscrit sur la liste des organisations terroristes des Etats-Unis. Ces armes, dont l’armée syrienne ne dispose pas, se sont éparpillées ensuite sur plusieurs fronts.

Les Etats-Unis reconnaissent depuis des mois coordonner l’aide logistique aux rebelles mais refusent de livrer eux-mêmes des armes plus sophistiquées, notamment antiaériennes, craignant qu’ils ne terminent comme en Libye dans les mains de groupes extrémistes.

Des livraisons via la Jordanie

L’enquête journalistique montre que les armes ont pris un chemin plus tortueux. Selon le "New York Times", ces armes proviennent d’un stock non déclaré d’armes de guerre datant de la guerre en ex-Yougoslavie dans les années 90 qui aurait été acheminé aux rebelles via la Jordanie. "Jutarnji List", le quotidien croate, a précisé dans ses éditions de samedi qu’un nombre inhabituel de stops avaient été faits par un avion-cargo Iliouchine IL-76 de Jordan International sur l’aéroport de Pleso (Zagreb) du 14 décembre au 18 février.

Selon le "New York Times", l’Arabie Saoudite, qui a financé l’opération, a demandé le secret sur celle-ci, ce qui explique que de nombreux officiels démentent ou ne répondent pas aux questions de la presse. Le ministère croate des Affaires étrangères est resté muet mardi après avoie démenti aux journalistes américains l’existence de ventes d’armes à l’Arabie Saoudite et aux rebelles syriens.

La Croatie, qui fut l’un des premiers pays à vouloir accueillir les réfugiés syriens, aurait dépêché à Washington l’été dernier un officiel qui aurait proposé la livraison de ce stock d’armes inutilisé par l’armée croate. Washington déclina à l’époque, selon un officiel américain, cité par le "New York Times" mais pas identifié.

Les armes continuent d’arriver

Quoi qu’il en soit, malgré les discours, malgré les embargos américain et européen, les armes parviennent aux deux côtés de la terrible guerre civile syrienne.

Moscou ne cache pas son aide au gouvernement de Bachar al Assad. Le 13 février, le directeur de la principale entreprise d’exportations d’armes russe, Rosoboronext, a déclaré que la Russie continuait à " remplir ses obligations sur les contrats de fourniture de matériel militaire" et livrait notamment à Damas des systèmes de défense aérienne antimissile. Il ne se passe pas un mois sans qu’un cargo ne soit arraisonné dans un port européen avec des armes et munitions russes à destination de la Syrie. Ainsi, le 3 janvier, dans une affaire qui a reçu peu d’échos en Belgique, une inspection au port d’Anvers a permis de découvrir dans le cargo finlandais Finnsun des pièces détachées pour des blindés à destination de la Syrie. Le cargo avait pris sa cargaison à Saint-Pétersbourg le 20 décembre. Elle aurait du être déchargée à Anvers. Après la découverte, l’armateur Finnlines l’a expédiée aux douanes finlandaises.

L’autre allié de Bachar al Assad, l’Iran, continue aussi à fournir une assistance militaire, difficile à estimer. Un responsable américain a déclaré au quotidien newyorkais que Téhéran exportait des armes par la voie aérienne. " Plusieurs de ces vols ont été faits par un Boeing de la force aérienne iranienne portant le nom de Maharaj Airlines ", affirme-t-il.

Des armes belges de la FN ont également été retrouvées en Syrie, aux mains de l’opposition ("LLB" du 8/2). "L es informations obtenues jusqu’à présent sur la base des numéros de série semblent confirmer l’hypothèse la plus crédible. Les armes proviennent de livraisons effectuées il y a vingt ans aux pays du Golfe, plus précisément les Emirats arabes unis et le Qatar ", a indiqué le ministre Didier Reynders, au Parlement. La pérennité d’une arme de guerre est estimée à au moins vingt ans. Elle est couramment recyclée dans les conflits ou dans la grande criminalité.

Le 18 février, les Européens ont reconduit pour trois mois l’embargo sur les armes à destination de la Syrie. Le Royaume-Uni n’a pas réussi à convaincre la majorité des pays membres de l’UE qui s’opposent aux livraisons d’armes. Mais les Européens peuvent désormais fournir "du matériel non létal " aux rebelles syriens, terme vague en discussion au service juridique de l’UE. Pendant ces discussions sémantiques à Bruxelles, une tout autre réalité s’est imposée sur le terrain de la guerre.