On n’est pas si loin des lieux les plus visités de Prague, le pont Charles, la place de la Vieille Ville. Le bas de la rue Resslova débouche sur les quais de la Vltava avec, au coin, l’immeuble qu’habitèrent longtemps l’ancien président Václav Havel et son épouse Olga, tous deux résistants à l’oppression communiste. Un peu plus haut, l’église orthodoxe Sts-Cyrille-et-Méthode abrite une crypte qui n’attire que des visiteurs intéressés par la Seconde Guerre mondiale.

C’est la que se réfugièrent le 27 mai 1942 sept jeunes parachutistes tchèques et slovaques, engagés dans la Royal Air Force (RAF). Quelques heures plus tôt, ils venaient d’accomplir l’un des actes de résistance les plus importants de la guerre : l’exécution du Gauleiter de Bohème-Moravie, Reinhardt Heydrich.

La crypte est glaciale. Les visiteurs suivent, via les textes et les photos, le parcours étonnant de ces jeunes gens tout simples, électricien comme le Tchèque Jan Kubis, mécanicien comme le Slovaque Jozef Gabcik : leur fuite de Tchécoslovaquie en 1938 après l’occupation nazie, les combats menés en France au sein de la Légion étrangère, puis l’Angleterre rejointe via des étapes en Syrie et en Asie.

L’ordre avait été donné de Londres

A Londres, où siège le gouvernement tchécoslovaque en exil du président Edvard Benes, ils recevront début 1942 l’ordre d’aller abattre à Prague ce nazi de 39 ans, blond, au visage en lame de couteau dont la cruauté, dit-on, terrorisait jusqu’à ceux de son camp.

Amanda est canadienne. Elle est là parce que, dit-elle, "à Toronto, j’ai eu au lycée deux professeurs d’histoire d’origine tchèque. Ils m’ont parlé de Kubis et Gabcik".

A deux pas de l’église, la taverne "Aux parachutistes" offre à ses clients la brochette de poulet "du général" ou le ragoût "des parachutistes", sur fond d’affiches montrant l’évolution du front en 1942 et de photos des héros : Gabcik et son sourire chaleureux, Kubis et son air rêveur.

Greg, un Britannique de 94 ans, a fait le débarquement en Normandie. Il est venu pour la troisième fois à Prague avec son fils Peter. " L’exécution de Heydrich , se souvient-il, a été un électrochoc pour les nazis et un formidable encouragement à la résistance dans les pays occupés." Pourtant, tout a failli rater : le Gauleiter, tranquille dans une Bohème non résistante, se déplace en décapotable sans escorte. Kubis, Gabcik et un troisième homme, Josef Valcik, l’attendent au coin d’une rue du quartier de Liben. Mais la mitraillette de Gabcik s’enraye. Kubis lance une bombe artisanale qui touche le véhicule. Ce sont les éclats de métal perforant le corps de Heydrich qui provoqueront sa mort par septicémie, sept jours plus tard.

Les représailles allemandes se déchaînent : tous les hommes des villages de Lidice et de Lezaky, soupçonnés d’avoir hébergé les "terroristes" sont exécutés le 10 juin. Un homme du commando Karel Curda trahit ses compagnons pour de l’argent. Au terme de huit heures de résistance face à l’assaut de huit cents nazis, les sept parachutistes piégés dans la crypte se suicident au cyanure ou sont exécutés.

Le calcul du président Benes

Les lieux de leur sacrifice sont régulièrement fleuris par l’association "Post-bellum", composée d’anciens combattants de la RAF. Mais peu de Tchèques les visitent. "Notre pays n’aime guère les héros , soupire Mikulas Kroupa, président de l’association. Surtout, les gens n’apprennent que maintenant la véritable histoire de l’attentat. Benes, à son retour de Londres dans l’après-guerre, a nié avoir été ‘au courant’, de peur d’être blâmé pour les représailles de Lidice et Lezaky. Nous savons aujourd’hui qu’il a été l’inspirateur du meurtre de Heydrich, qu’il avait besoin d’un acte de résistance très fort pour obliger les Alliés à restaurer l’intégrité territoriale de la Tchécoslovaquie dans l’après-guerre."

Au pouvoir à partir de 1947, le régime communiste a, lui, évoqué pendant plus de 40 ans le sacrifice de "deux enfants du peuple" face à la barbarie nazie, sans jamais révéler que Kubis et Gabcik appartenaient à la RAF, à une armée occidentale ! Les deux hommes avaient rencontré Benès à Londres avant leur départ et ne se faisaient guère d’illusions quant à leurs chances de survie. La réussite de leur mission rappelle que "Prague la belle endormie est le lieu où se passent pourtant les choses importantes." L’expression est de Václav Havel.