Bulli est un village paisible. Dans les ruelles qui courent entre les maisons de pierres, baignées par le soleil d’automne, le calme règne. Mais le calme est trompeur. Depuis plusieurs mois, des jeunes de cette bourgade du sud de la vallée du Cachemire, dans le sous-district de Tral, disparaissent. Ils vont grossir les rangs du Hizb-ul-Mujahideen. Ce groupe islamique armé cachemiri a perpétré neuf attaques contre l’armée et la police cette année.

Agenouillé sur un tapis dans une vaste salle au deuxième étage de sa maison, Ghulam Parray lutte pour accepter la disparition de son fils. "Tariq avait 22 ans. Il aimait le cricket et le volley-ball. Il préparait un master au département d’Asie centrale de l’université du Cachemire à Srinagar. Il travaillait dur, voulait écrire une thèse, devenir professeur. Un jour, je lui ai dit : fils, je veux que tu deviennes quelqu’un. Je suis prêt à donner tout ce que j’ai pour payer tes études."

Mais le destin de Tariq bascule en juin 2012. La police le convoque. "Tu es un militant islamiste !", lui lance son interrogateur. Tariq passe huit jours en prison. Huit jours de torture. "Quand il est revenu, ses bras étaient couverts de bleus", raconte sa mère. "Il voulait que je dorme à ses côtés. Il me disait : reste avec moi. Sinon, ils vont venir me chercher." Le 12 août dernier, Tariq part à l’université pour ses examens de fin d’année. Il éteint son portable. Il ne le rallumera jamais. "Nous sommes comme suspendus entre ciel et terre", sanglote sa mère. Elle sait ce qu’il advient de ceux qui rejoignent le Hizb-ul-Mujahideen. Ils meurent les armes à la main plutôt que d’être capturés.

Une insurrection indépendantiste

Leurs motivations ont changé. Alors qu’en 2010, des milliers de jeunes nationalistes lançaient des pierres contre les policiers et les soldats, désormais, certains ont choisi les armes et l’islam radical pour libérer une terre musulmane qu’ils estiment occupée par une puissance hindoue. Le contexte politique nourrit leur haine.

Depuis 1989, l’Etat du Jammu et Cachemire est travaillé par une insurrection indépendantiste que le gouvernement fédéral tente de briser à la matraque. Six cent mille militaires sont déployés dans cette région de douze millions d’habitants. Un soldat pour vingt personnes.

L’Armed Forces Special Power Act, en vigueur depuis 1990, autorise l’armée à détenir des suspects sans autorisation de justice. Pour maintenir l’ordre, les militaires ont le droit de tirer sur un rassemblement de plus de cinq personnes. Ils ne peuvent pas être poursuivis, à moins que le gouvernement fédéral ne l’autorise. Ce qui n’arrive guère. Et fin septembre, l’ancien chef de l’armée, le général Singh, révéla que l’armée verse de l’argent aux ministres du gouvernement local en échange de leur loyauté.

A ce vide institutionnel et juridique s’ajoute la peur d’être noyé par l’Inde à majorité hindoue. "La population cachemirie, à majorité musulmane, soupçonne le gouvernement fédéral de vouloir encourager l’implantation des hindous au Cachemire. Si cela arrivait, beaucoup pensent que l’identité cachemirie disparaîtrait", explique Riyaz Wani, le correspondant du journal "Tehelka", un hebdomadaire indien réputé.

Le pèlerinage au sanctuaire du dieu Shiva à Amarnath, qui attire chaque année des centaines de milliers d’hindous, nourrit toutes les appréhensions. En 2008, les autorités fédérales ont livré 40 hectares de terre à l’Amarnath Shrine Board, l’organisme qui gère le sanctuaire. Des milliers de Cachemiris en colère déboulèrent dans les rues. Les forces de sécurité ont riposté. Soixante morts plus tard, le gouvernement a fait volte-face.

Jihadistes pakistanais

Imtiaz Ahmed est le chef de la police de Sopore, dans le nord de la vallée. Il n’est pas insensible aux revendications des nationalistes locaux. Cet officier blond aux yeux bleus est un Cachemiri. Il a lui-même milité pour l’indépendance durant ses années étudiantes. "Mais le terrorisme religieux ne nous mènera à rien", tonne le policier. "D’ailleurs, les jeunes qui ont basculé dans la lutte armée ne sont qu’une trentaine aujourd’hui. Les violences sont attisées par des groupes jihadistes pakistanais qui arment et financent le Hizb-ul-Mujahideen, avec le soutien de l’armée pakistanaise."

A Sopore, c’est le Lashkar-e-Taiba (LeT) qui semble le plus actif. Basée au Pakistan, près de Lahore, cette organisation veut "libérer" le Cachemire indien par la guerre sainte. Son chef, Hafiz Saeed, est considéré comme le cerveau des attentats de Bombay qui ont fait 166 morts en 2008. Ses troupiers luttent en Afghanistan contre la coalition. L’état-major de l’ISAF annonce régulièrement l’arrestation et la mort de recrues du LeT depuis trois ans.

Après le départ de l’Otan en 2014, beaucoup pensent que le Lashkar-e-Taiba pointera ses fusils sur le Cachemire. "Sa présence est ponctuelle à Sopore", confie Mudasir Amin Dar, dont le frère, Muzamil, appartenait au LeT lorsqu’il a été abattu par la police en octobre 2012. "Les forces indiennes démantèlent des cellules de temps en temps. Mais le LeT revient toujours."

Les lions de Sopore

Dans cette vallée aux allures de campagne alpine, une jeunesse en colère contre la puissance indienne germe. Pour le LeT, qui a besoin de guides pour épauler ses combattants venus du Pakistan, le terreau est fertile. Après la mort de Muzamil, 1500 personnes ont assisté à ses funérailles. Des groupes à la gloire des "martyrs" fleurissent sur Facebook : "les Lions de Sopore", "les martyrs de Tral"… Sur Youtube, les coups de fil des militants à leur famille, passés avant de tomber sous les balles indiennes, résonnent dans des dizaines de vidéos.

Quand Muzamil appelle pour faire ses adieux, son frère Mudasir enregistre la conversation. Deux jours après sa mise en ligne, la vidéo a été consultée plus de 17000 fois. "Nous nous retrouverons au paradis", clame Muzamil d’un ton machinal, comme s’il répétait un slogan appris par cœur. Les sanglots de sa mère, qui étranglent la moindre supplique, n’y changeront rien.