Ali Aarrass n’a plus rien à perdre. Pas même sa vie, réduite à un combat aussi inconfortable que vain pour faire reconnaître son innocence et dénoncer les mauvais traitements qu’il a endurés. Alors ce Belgo-Marocain jeûne, jusqu’à mettre son corps en détresse. L’homme, condamné au Maroc il y a quatre ans pour "appartenance à un groupe ayant l’intention de commettre des attentats terroristes", vient de passer davantage de journées en grève de la faim qu’il n’a cumulé d’années de vie : 57 jours, ce mardi, pour 53 ans. Et bien plus encore au total des six épisodes de privations de nourriture qu’il s’est infligés. C’est dire si cette nouvelle grève de la faim, entamée le 25 août à la prison de Salé II (au nord de Rabat), où il est détenu, pourrait être l’ultime.

La semaine dernière, Ali Aarrass est emmené à l’infirmerie de la prison. "Je voudrais que mon frère soit emmené de toute urgence à l’hôpital pour qu’on puisse le sauver", insiste sa sœur, Farida Aarrass, dans un entretien à "La Libre". "Depuis plus d’une semaine, nous n’avons plus de nouvelles du tout. Avant, on l’amenait à la cabine (téléphonique) grâce à une chaise roulante afin de prendre nos appels. Mais ce n’est plus le cas puisqu’il est tout le temps allongé", explique-t-elle.

Aux dernières nouvelles, il souffrait d’intenses douleurs aux reins et au foie ainsi que maux de tête insupportables. La dernière fois qu’elle a pu le voir, il y a quinze jours, "il était fortement amaigri, il disait ne plus pouvoir uriner et n’avaler de l’eau ou des tisanes que lui préparent ses codétenus que par petites gorgées", raconte Mme Aarrass. "Le médecin qui l’avait examiné alors disait qu’il avait besoin de soins hospitaliers, mais l’administration pénitentiaire marocaine refuse. Même le ministre de la Justice avoue qu’il ne peut rien faire, que le Makhzen (les réseaux de l’entourage du Roi, NdlR) contrôle tout", ajoute-t-elle.

En fait, beaucoup de choses achoppent dans le dossier d’Ali Aarrass. A commencer par sa condamnation, prononcée sur la seule base de ses aveux, estime Amnesty, arguant des constats de plusieurs agences de l’Onu. De ses quinze ans de peine, ramenés à douze, l’homme a déjà purgé sept ans et demi, depuis son arrestation en avril 2008 à Melilla, l’enclave espagnole en territoire marocain. Depuis son extradition vers le Maroc en 2010, où il est jugé l’année suivante, c’est la sixième fois qu’il entreprend une grève de la faim pour dénoncer les tortures endurées et les lenteurs des procédures.

Une assistance consulaire bloquée

"Pas mal d’articles au Maroc disent qu’il simule sa grève de la faim. Je pense surtout que cela arrange le Maroc de le voir mourir. Il est devenu gênant parce qu’il a eu le courage de dénoncer la torture qu’il subissait", commente sa sœur. "Il a continué à subir des mauvais traitements après avoir fait état de tortures subies", ajoute Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty International Belgique, qui suit le cas du Belgo-Marocain.

Si ce dernier, titulaire de la double nationalité, s’est vu reconnaître par la justice belge le droit à l’assistance consulaire (une visite par semaine) - que refusait par principe l’Etat belge -, le Maroc empêche depuis lors le consul belge à Rabat d’entrer dans la prison.

Devant cette situation, une délégation du comité de soutien d’Ali Aarrass a interpellé le ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, lundi soir, en chahutant sa venue à la tribune des Grandes conférences catholiques à Bruxelles. Le cabinet du ministre a bien envoyé un courrier au Maroc au début du mois, le premier depuis un an, mais "on comprend bien qu’il s’est un peu senti obligé de le faire", résume Philippe Hensmans. Après une récente audience à son cabinet la semaine dernière, Mme Aarrass avoue qu’"on nous a clairement fait comprendre qu’il ne pouvait rien faire". Vincent Braun