Psychanalyste et psychiatre, Daniel Lemler enseigne à l’université de Strasbourg et intervient dans un centre d’aide médicale à la procréation. Pour lui, notre société est en panne de vocabulaire pour qualifier la différence.

Quel est votre regard sur “le mariage pour tous” et le droit à l’adoption pour les couples homosexuels ?

Ce qui m’interpelle, ce sont les questions qui vont immanquablement se poser sur la base de l’égalité des droits qui en est le fondement. Que des personnes du même sexe se marient ne pose pas de problème en soi, c’est à chaque sujet de fonder sa vie. Mais doit-on pour autant en arriver à la conclusion que "tout est pareil" ? A force de diaboliser la discrimination, la société contemporaine en arrive à diaboliser toute forme de discrimination elle-même. Or, celle-ci n’est pas synonyme que de rejet, elle sert également à marquer des différences sans pour autant les hiérarchiser. Il faut prôner le respect de la différence de chacun. Un homme est différent d’une femme, un homosexuel est différent d’un hétérosexuel et un homosexuel homme est différent d’une homosexuelle femme. Effacer systématiquement ce qui fait la différence n’a pas de sens.

Un nivellement réducteur en quelque sorte…

D’autant plus marqué que nous sommes des êtres parlants. Je pense que la société aurait tout intérêt à inventer des mots pour désigner ce qui est en train de se mettre en place. Les couples homosexuels ont le droit de légitimer leur union mais est-ce que cela fonde une "famille" ? On répondra que oui parce que - et c’est ce que la loi est en train d’acter - interviennent deux "parents". Parents que l’on nommera le "parent 1" et le "parent 2". La loi prévoit de donner à l’enfant de couples homoparentaux les noms des deux parents dans l’ordre alphabétique et on pourrait étendre cette règle à l’ensemble des parents. Or, ce n’est pas anodin de toucher à la notion de patronyme, fondatrice de la filiation depuis des générations. Sans compter que l’on fait fi de la question de l’Œdipe alors que l’on sait que, symboliquement, beaucoup de femmes sont heureuses de quitter le nom de leur père pour ne pas "lui donner un enfant".

Notre société manquerait donc de vocabulaire…

Elle en manque de plus en plus et cela apparaît à d’autres niveaux. Comment, par exemple, un enfant peut-il désigner celui ou celle qui est élevé(e) avec lui mais avec lequel il n’a aucun lien, ce "quasi" frère ou cette "quasi" sœur qui est l’enfant du compagnon ou de la compagne de sa mère ou de son père ?

Un enfant élevé dans une famille homoparentale court-il plus de risques d’avoir des difficultés à se construire ?

Pas spécialement. La famille hétérosexuelle n’offre aucune garantie. Mais reste que l’homosexualité est articulée sur un désir non œdipien, c’est-à-dire non fondé sur la différence des sexes. Quelque chose de la féminité n’appartient pas à la masculinité et vice-versa. Je ne suis pas convaincu que l’on puisse faire abstraction de cela. Je pose la question, je n’ai pas la réponse mais quelque chose se joue à cet endroit, sur cette question de la différence.

Quels sont les débats qui se profilent ?

Celui sur la procréation médicalement assistée (PMA) me semble inévitable. Au nom de l’égalité des droits, on ne pourra la refuser aux couples de lesbiennes et, toujours au nom de l’égalité des droits, se posera alors la question des gestations pour autrui (GPA) en ce qui concerne les couples gays. Je ne vois pas comment, dans la logique actuelle, on pourra éviter d’en arriver là.

Vous êtes inquiet pour la société ?

Je suis inquiet, mais pour d’autres raisons. Je m’inquiète d’une société de plus en plus paupérisée où rien n’est pour "tout le monde" sauf le mariage, une société qui ne pense plus, qui ne parle plus, qui n’apprend plus à ses enfants à prendre en compte les différences sans être dans le rejet, qui nivelle à toute force

Daniel Lemler est l’auteur de "Répondre de sa parole", Editions Eres-Arcanes, 2011, 23,5 € environ.