TÉMOIGNAGE

(Présenté par PHILIPPE PAQUET)

Entré au Parti communiste de Belgique en janvier 1930, à l'âge de 17 ans, Jacques Grippa ne tarde pas à se brouiller avec ses camarades, qu'ils soient devenus «sectaires et dogmatiques», ou qu'ils passent pour des «opportunistes de droite». En 1963, la rupture est consommée et cet ingénieur de formation présidera désormais une dissidence maoïste du PCB. Les voyages qu'il effectue en Chine lui révèlent, cependant, une réalité très différente de l'idéal qu'il se fait d'un communiste, lequel «doit être tout entier au service de la juste cause des travailleurs», ce qui «doit impliquer une totale sincérité dans la recherche de la vérité, un désintéressement personnel allant jusqu'à consentir de grands sacrifices, le courage moral et physique».

Le 11 juin 1964, Jacques Grippa est reçu par Mao. Trente ans après la mort du Grand Timonier, le 9 septembre 1976, on sait sans doute quoi penser de ce dernier. Deux biographies traduites récemment en français (Philip Short chez Fayard et Jung Chang chez Gallimard), ainsi qu'un documentaire fondé sur le travail de Short et diffusé cette semaine sur la RTBF et Arte, ont encore parfait notre compréhension du personnage. Le témoignage de Jacques Grippa, tiré des archives inédites que son fils Louis a aimablement mises à notre disposition, révèle, toutefois, qu'on pouvait se convaincre dès avant le désastre de la Révolution culturelle, que Mao n'était ni un génie, ni même un despote éclairé, mais un dictateur cynique et cruel pour qui la fin justifiait les moyens.

Après un exposé qui ne prit jamais la forme d'un débat et un dîner qui permit une discussion à bâtons rompus, Grippa se demande pourquoi, «à aucun moment, les conditions ne furent créées pour qu'il y eût entretien, discussion». Peut-être fallait-il voir, se dit-il, «une méthode: «le Maître» accordant le privilège d'écouter quelques-unes de ses «pensées»...» Le «disciple» n'en bute pas moins sur les intentions du «Maître»: «Qu'est-ce que Mao veut démontrer? Que veut-il dire? Quel «message» veut-il communiquer?»

«Le simple fait qu'il faut se poser la question, poursuit Jacques Grippa, démontre combien, tout au moins dans la dernière décennie, la «pensée du Grand Timonier» est floue, manque de clarté (volontairement?), est ambiguë. Le manque d'intérêt, d'enseignements à retirer pour notre lutte, de cet exposé, au moment où il eut lieu, était tellement évident que je renonçai à en faire état par la suite, à le publier. Mais, ultérieurement, j'ai mieux compris pourquoi la propagande maoïste sera amenée à attribuer à Mao certains propos, mais toujours rapportés par Chiang Ching, sa femme, ou par l'un ou l'autre «compagnon d'armes», ou par l'un ou l'autre «garde rouge». Et encore, pourquoi au cours de la prétendue «révolution culturelle», Mao n'a jamais pris la parole devant les «masses», Lin Piao(1) se chargeant de le faire en son nom, même lorsqu'il était présent.»

«Il y a encore, continue Grippa, ces prétendues «interventions historiques» du Président Mao (par exemple au «IXe Congrès du faux (sic) Parti communiste chinois en 1969) que la propagande maoïste ne jugera jamais utile de faire connaître: c'est qu'elles sont probablement impubliables, sous peine de détruire le mythe de la «pensée surhumaine, divine» de Mao.

C'est pourquoi, au contraire, il apparaît maintenant (2) que la publication de l'exposé que Mao nous fit en 1964 présente un intérêt certain: elle contribue à démystifier la personnalité de Mao, que ses adulateurs ainsi que des hommes politiques et des propagandistes bourgeois s'efforcent aujourd'hui de présenter comme un génie.

Mais à l'époque, le caractère décousu, sans ligne directrice de l'exposé, le caractère syncrétique des vues exprimées, le détachement frisant l'inconscience à l'égard des problèmes graves touchant le peuple chinois, le mouvement ouvrier révolutionnaire international, l'avenir de l'humanité, me confirment dans l'idée que Mao a renoncé, à ce moment, à jouer un rôle dirigeant opératif et n'aspire plus qu'à rechercher - assez mal il est vrai - quelques enseignements généraux à tirer de l'Histoire.»

Jacques Grippa reproche à Mao, non seulement «une ignorance - délibérée - des conditions objectives concrètes des luttes de classes, tant dans le passé que dans la période actuelle», mais aussi cette déroutante irresponsabilité qui pousse le Grand Timonier à proclamer: «Il paraît que c'est inévitable de commettre des erreurs. Il y a aussi beaucoup d'avantages à commettre des erreurs. Cela éduque le peuple».

«Est-ce de l'humour noir «mandarinal»?, se demande Grippa. N'y voit-on pas plutôt un des comportements fondamentaux de Mao Tsé-toung se donnant le droit de commettre des erreurs au détriment du peuple considéré comme objet, comme pion dans un jeu mené par le «grand homme»?»

Le communiste belge n'est pas au bout de ses surprises. «Vers la fin du repas, se souvient-il, Mao me pose brusquement cette question: «On nous accuse d'être bellicistes, qu'en pensez-vous?» Je réponds sur-le-champ: «C'est une calomnie!» Mao fait alors cette réplique surprenante: «C'est une calomnie et ce n'est pas une calomnie. Il y a du vrai...» Liou Chao-chi (3) à qui je lance un coup d'oeil interrogateur, paraît fort ennuyé. Je me demande si je ne dois pas, au risque de faire un éclat, de provoquer une rupture, dire simplement que socialisme et bellicisme sont incompatibles. Mao ressent-il ma désapprobation? En fait, il enchaîne rapidement sur quelques banalités. Mais ses derniers propos ont jeté un froid qui persistera pendant les dernières dix minutes du repas.»

Jacques Grippa est si désemparé que, dès le lendemain, il fait acter son total désaccord par le «fonctionnaire délégué du Comité central», tout en prenant soin de le faire «dans des termes tels que Mao ne puisse trouver prétexte à accusation de «capitulationnisme». Malgré quoi, il ne reçoit aucune réponse. «Peut-être ai-je tort de ne pas vider l'abcès en demandant de nouveaux entretiens à ce sujet, s'accable Grippa. C'est que je m'interroge sur la signification de cet incident. Ne s'agit-il pas de «radotages» d'un homme déclinant? Mais alors n'est-il pas dangereux de continuer à lui conférer un incontestable pouvoir?»

La question prend tout son sens deux ans plus tard, quand Jacques Grippa retrouve le Grand Timonier. Le 31 août 1966, il est sur la Porte monumentale de la place Tian'anmen pour assister au deuxième défilé de masse de la Révolution culturelle, dans une capitale chinoise qui lui paraît «en état de siège». Après les discours à la tribune de Mme Mao, de Lin Piao, de Chou En-lai (4) et des représentants des étudiants, Mao se retire et fait appeler Grippa.

«Brève entrevue en fait, note ce dernier. En dehors de banalités, Mao fait deux déclarations qui me paraissent devoir être rapportées. A propos des étudiants, baptisés «gardes rouges», il souligne qu'ils «sont obéissants». Quelques instants auparavant, Chou En-lai, dans son discours public, les avait décrits tout autrement. Et pendant les mois qui suivirent le coup d'Etat d'août 1966, les maoïstes tentèrent constamment d'accréditer l'idée d'un mouvement étudiant largement spontané. Ils flattaient démagogiquement la jeunesse étudiante en prétendant que c'était elle, en tant que telle, et non le Parti, qui était l'avant-garde révolutionnaire et que, par conséquent, leurs prises de position officielles ne faisaient que «cristalliser (c'est le verbe qu'ils employaient) les idées fondamentalement justes de ces masses». Ils laissaient aussi entendre que les troubles et graves excès connus devaient être expliqués - et excusés - par ce caractère spontané. Et voilà que Mao parle d'obéissance. C'est-à-dire qu'il confirme que ce mouvement est strictement dirigé, encadré, voulu, réglé, par sa faction qui fait de cette masse étudiante un instrument à ses ordres.

Voulue la confusion idéologique et politique, poursuit Jacques Grippa. Voulus les heurts allant jusqu'à l'affrontement armé entre groupes rivaux de gardes rouges. Voulue la destruction de biens appartenant au peuple chinois, de valeurs artistiques produites par lui dans le passé et à notre époque. Voulus les troubles, les exactions, les sévices contre des communistes allant jusqu'à l'assassinat, quitte à désavouer, à déporter, à emprisonner ou même à tuer ultérieurement ceux qui, avec zèle, s'étaient conformés avec «obéissance», en «bons petits soldats du président Mao», aux instructions des séides de celui-ci. Voulu tout cela pour servir à la destruction du Parti communiste chinois, en tant qu'avant-garde révolutionnaire marxiste-léniniste, et des organes représentatifs élus de la démocratie populaire.

Le second propos de Mao, enchaîne Grippa, fait suite à une remarque de ma part selon laquelle, dans une démocratie populaire, la révolution culturelle et idéologique pouvait en effet, dans certaines circonstances, devoir être menée particulièrement activement pour que l'ensemble de la transformation socialiste de la société, donc aussi sur les fronts politique et économique, puisse progresser au mieux. (...) Mao me répond en disant que «les objectifs de la révolution culturelle en cours relèvent de la phase démocratique bourgeoise de la révolution». Déclaration inédite et jamais proclamée par la suite.

J'étais plutôt sidéré, conclut le visiteur, de voir démentir (sic) que, contrairement aux informations officielles, le but de la «grande révolution culturelle» n'était pas essentiellement de progresser dans la voie du socialisme, en réalité d'ailleurs une démocratie de type bien supérieur à celle des régimes capitalistes les plus «démocratiques». Pris tel quel, ce propos de Mao signifiait en résumé le retour, en Chine, au capitalisme ou à une sorte de capitalisme sur les fronts politique, économique, culturel et idéologique.»

Cet étonnant constat ne manque pas de perspicacité, même s'il faudra, en fait, la mort de Mao pour que la Chine se convertisse au capitalisme... Dans l'intervalle, Jacques Grippa ne reverra plus le Grand Timonier. En mai 1967, son parti envoie une nouvelle délégation en Chine, mais sans lui. Grippa n'a certainement guère de raisons de retourner à Pékin, alors qu'il est maintenant convaincu que «Mao, s'appuyant sur les gauchistes et sur la force armée commandée par Lin Piao, vise à anéantir le Parti communiste chinois, à déraciner de Chine, en fait, le marxisme-léninisme, à éliminer jusqu'au dernier marxiste-léniniste de tous les postes de responsabilité, de pouvoir».

Jacques Grippa condamne les excès de la Révolution culturelle, la violence des gardes rouges, les communes populaires (qu'il compare au système impérial), le «délire maoïste» en général et le culte de la personnalité rendu au Grand Timonier en particulier. Il continue de pourfendre «l'indigence» intellectuelle de ce dernier en traquant jusqu'aux détails. Ainsi raille-t-il une «histoire de poussin» que Mao raconte à deux reprises. Celui-ci y affirme que «l'oeuf qui a reçu une quantité appropriée de chaleur se transforme en poussin, mais la chaleur ne peut transformer une pierre en poussin, car leurs bases sont différentes».

Pour ne prendre qu'un cas, rétorque Grippa qui laisse parler ici le scientifique en lui, et si l'oeuf est écrasé (cause externe), ou encore transformé en omelette, que deviennent les causes internes qui devaient amener à la naissance du poussin?»

Plus sérieusement, le communiste belge adresse, le 28 septembre 1968, une lettre dénonçant «la contre-révolution chinoise» à Mao, à Liu Shaoqi (dont il ignore la disgrâce) et au secrétaire général du PCC, Deng Xiaoping (lui aussi passé à la trappe entre-temps). Il a pris soin d'envoyer les trois copies par recommandé les récépissés ont été conservés! Précaution inutile, cependant. Le 22 novembre, l'inspecteur principal de l'administration des postes bruxelloises fait savoir à Jacques Grippa que «les trois lettres recommandées ci-jointes nous sont parvenues en retour, sans indication du motif de non-distribution». Entre Mao et le chef de file des maoïstes belges, les ponts sont brûlés.

(1) Le grand prêtre de la Révolution culturelle, qui deviendra le dauphin désigné de Mao avant d'être accusé de complot et de périr dans un mystérieux accident d'avion.

(2) Jacques Grippa achève la rédaction de son mémoire sur la Chine au printemps 1976, peu avant la mort de Mao. Il décédera lui-même quinze ans plus tard.

(3) Liu Shaoqi (dans l'orthographe actuelle) était président de la République. Rival de Mao, il sera éliminé pendant la Révolution culturelle et réhabilité douze ans plus tard.

(4) Le Premier ministre chinois et éminence grise du régime.

© La Libre Belgique 2006