La France est confrontée à un terrorisme maison, né dans ses banlieues, radicalisé dans ses rues et dans ses prisons.

Nés en banlieue parisienne, versés dans les petits braquages, radicalisés au contact d’imams itinérants, d’Internet et en prison, entraînés au maniement des armes puis engagés dans une ultime opération spectaculaire où ils sont prêts à mourir : le parcours des trois islamistes tués vendredi après-midi par le GIGN français est des plus classiques.

Chérif Kouachi, 32 ans, Saïd Kouachi, 34 ans, et Amedy Coulibaly, 32 ans, abattus par les forces de l’ordre à Paris, sont morts là où ils avaient vécu, et non sur les champs de bataille afghans et syriens.

Les trois hommes se connaissaient pour avoir fait partie d’une cellule qui a tenté de faire évader de prison en 2010 Smaïn Aït Ali Belkacem, l’artificier du GIA responsable des attentats de 1995 dans le métro parisien.

Chérif Kouachi, ex-amateur de belles filles et de rap, était alors déjà sous l’influence d’un groupe salafiste d’inspiration takfirie, sous influence de deux mentors au moins : Farid Benyettou, le prédicateur des Buttes-Chaumont, Djamel Beghal, qu’il avait rencontré à la prison de Fleury-Mérogis.

La SDAT française (Sous-direction antiterroriste) l’avait inclus, dans deux rapports, dévoilés par "Le Monde", dans le mouvement takfiri. Celui-ci s’inspire de l’islamisme radical sunnite et s’oppose aux valeurs occidentales, dont il souligne la "décadence" et la corruption vis-à-vis des principes fondamentaux de l’islam.

Pour les takfiris, la fin justifie les moyens, ce qui explique pourquoi tant d’anciens délinquants y ont adhéré facilement.

Tel Amedy Coulibaly, condamné à répétition dans les années 2000 pour des vols à main armée, vols aggravés et recel avant que les enquêteurs ne retrouvent chez lui, en 2010, alors qu’ils neutralisaient la cellule d’évasion, 240 cartouches de calibre 7,62 mm et des photos prises avec l’islamiste "historique" Djamel Beghal alors que celui-ci était en liberté surveillée à Murat, dans le Cantal. Coulibaly va rencontrer plusieurs fois Beghal, avec sa compagne Hayat Boumedienne, 26 ans, qu’il a épousée religieusement et qui circule entièrement voilée.

Les ordres sont donnés sur Internet

"Charlie Hebdo" était une cible symbolique, éditeur de caricatures féroces, triviales, érotiques, laïques - tout ce que les salafistes détestent. Son dessinateur Charb, tué mercredi, figurait parmi les onze "Most Wanted" d’Al Qaïda au Yémen, dans une affiche publiée en 2013 au sein de son magazine online "Inspire". Avec cet appel : "Défendez le prophète Mahomet" et un jeu de mots en anglais : "A bullet a day keeps the infidel away" . Kurt Westergaard, le dessinateur danois des caricatures de Mahomet, y était aussi (NdlR, voir son interview en page 21). Au total, neuf hommes et deux femmes, la dessinatrice américaine Molly Norris et la militante d’origine somalienne Ayaan Hirsi Ali.

Les frères Kouachi étaient-ils en service commandé lorsqu’ils ont assassiné douze personnes à "Charlie Hebdo" ? C’est ici que les avis divergent.

André Jacob, ex-spécialiste du terrorisme islamiste à la Sûreté de l’Etat (NdlR, voir l’interview ci-contre), estime que la mouvance islamiste n’a plus besoin de recevoir des ordres via un réseau bien établi, bien traçable comme auparavant. Elle peut se contenter, grâce à Internet, d’une "autodécision" d’un adepte. "Ils donnent des ordres à une multitude de gens; ils ne donnent pas des ordres à des gens précis."

Pourtant, deux preneurs d’otages se sont revendiqués d’une filiation directe avec les groupes terroristes, dans la journée de vendredi lors d’une communication téléphonique avec BFMTV. Chérif Kouachi a affirmé qu’il était financé et envoyé en France par Al Qaïda au Yémen, où il a rencontré en 2011 le chef du mouvement avant qu’il ne soit tué par un drone américain. Le preneur d’otages de la supérette casher a, lui, prétendu agir au nom de l’Etat islamique (EI) et s’être synchronisé avec les frères Kouachi : "Eux "Charlie Hebdo", moi les policiers", aurait-il dit à BFMTV.

On verra si ces revendications seront étayées par les enquêtes en cours. Les Etats-Unis ont indiqué que les frères Kouachi se trouvaient depuis longtemps sur leurs listes d’interdiction de vol et de territoire. Les services secrets yéménites confirment de leur côté que Saïd Kouachi, l’aîné, est venu à plusieurs reprises dans le pays entre 2009 et 2013, soit pour étudier à l’Université al-Imane de Sanaa, un terreau du fondamentalisme, soit pour y suivre un entraînement aux armes auprès d’Al Qaïda au Yémen. Ce qu’a fait Chérif Kouachi depuis sa sortie de prison fin 2010 n’est pas clair non plus.

© IPM

Le gotha de l’islamisme français

Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’islam contemporain, n’est pas policier, mais analyste. A ce titre, il craint que les jihadistes opérant au nord de la Syrie ne constituent une énorme réserve de recrutement pour des "cellules dormantes" en Europe. Il dit craindre, sur BFMTV, "une campagne de longue haleine lancée depuis un centre d’opérations au Moyen-Orient contre le continent européen et pas uniquement contre la France" .

Il est vrai qu’à voir le réseau de relations des frères Kouachi (NdlR, voir infographie ci-contre), on y retrouve le gotha français de l’islamisme radical. Beaucoup ont émergé au sein de la filière salafiste des Buttes-Chaumont ou se sont retrouvés dans la cellule qui a tenté de libérer l’artificier du GIA.

Ainsi en est-il de Salim Benghalem, considéré par les Etats-Unis comme l’un des principaux "bourreaux" de l’Etat islamique en Syrie ou encore, de Boubakeur Al Hakim, qui a revendiqué le meurtre de deux députés de gauche en Tunisie. "La France n’en a pas terminé avec les menaces dont elle est la cible", a prévenu hier soir François Hollande dans une déclaration télévisée aux Français.

>>> 3 questions à André Jacob. Cet ancien commissaire de la Sûreté de l'Etat belge s'exprime publiquement pour la première fois depuis sa retraite il y a cinq ans.

André Jacob, que vous inspirent ces pistes qui mènent les frères Kouachi au Yémen, en Syrie ou en Tunisie ?

Pour moi, nous avons affaire au profil typique d’une personne qui se radicalise dans le temps, à partir d’une cellule structurée comme en 2005. Le circuit à l’époque était facile à détecter. Dix ans plus tard, ces pistes que vous citez sont aujourd’hui des indices du passage de l’un ou l’autre dans un pays, mais cela ne signifie pas qu’une structure d’Al Qaïda ou autre ait décidé d’un attentat. Maintenant, les réseaux sociaux accélèrent une médiatisation et entraînent une émulation. Le déclencheur est la guerre en Syrie, où l’on voit Daech médiatiser ses propres exécutions.

Pourtant en 2013, le magazine "Inspire" d’Al Qaïda au Yémen désignait le dessinateur Charb comme un homme à abattre… N’est-ce pas un ordre venu d’en haut ?

Il suffit que ces gens aient lu cette fatwa sur Internet… Ils n’ont pas besoin d’un ordre d’une cellule. Car cet ordre est destiné à tous les candidats au martyr. Il n’a pas été envoyé, à mon avis, à ces deux frères pour leur dire : allez-y.

La génération des Djamel Beghal joue-t-elle encore un rôle aujourd’hui ?

Elle pourrait, mais il y a beaucoup plus de jeunes fous qui veulent mourir en martyrs, et ce sont ceux-là qui constituent un danger. Des jeunes déracinés, qui viennent du milieu de la drogue, qui n’ont pas d’avenir en France et qui se sont radicalisés avec un imam itinérant. C’est comme les champignons, cela prolifère […] Ce qui me frappe avec les frères Kouachi, c’est leur travail d’amateur. Ils débarquent comme des braqueurs à "Charlie Hebdo". Ils se trompent de porte. Ils ont besoin de quelqu’un pour leur ouvrir le code. Après ils se sauvent. Ils font un accident, ils braquent la voiture d’un brave homme, au lieu d’avoir une autre voiture à dix kilomètres de là où ils auraient pu changer de véhicule discrètement. Et ils ont des armes mortelles, mais ils n’ont rien à manger ni pour se cacher. Pour moi, c'est un acte isolé, qui n'est pas nécessairement lié à une structure jihadiste implantée en France et commis par des individus connus pour être issus d'un milieu de droit commun avant leur radicalisation".