"La fin de la pauvreté extrême"

International

Sabine Verhest

Publié le - Mis à jour le

"La fin de la pauvreté extrême"
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Elle a le regard vague, Neelima Oraon, l’air de se demander ce qu’on peut bien lui vouloir. La fillette orpheline hoche la tête, comme le font les Indiens, articule quelques mots en guise de réponses aux questions. Ses parents et ses quatre frères et sœurs gisent "dans leur tombe", dit-elle laconiquement. Morts de faim (1). Olivier De Schutter, le rapporteur spécial de l’Onu sur le droit à l’alimentation, le martèle souvent : un milliard de personnes ont le ventre vide, deux milliards et demi manquent des nutriments essentiels au plein épanouissement physique et mental.

Mais, dans la grande tradition militante indienne, les associations se mobilisent pour que les droits à l’alimentation, au travail, à l’information ou à l’éducation ne restent pas de vaines aspirations. Mieux, elles réussissent à faire entendre leur voix dans cette démocratie si riche et si pauvre à la fois, écartelée d’inégalités sociales. Aujourd’hui, 120 millions d’enfants reçoivent un repas chaud à l’école chaque jour, et tout ménage en milieu rural peut exiger un emploi garanti 100 jours par an. "Je ne dirais pas que c’est un succès, mais c’est un grand pas en avant", estime Jean Drèze (1). Cet économiste indien d’origine belge (fils de Jacques Drèze), coauteur d’ouvrages avec le prix Nobel Amartya Sen, est l’un des piliers de la campagne militante.

Alors que la sécheresse frappait le Rajasthan et que des Indiens tombaient d’inanition dans l’Orissa en 2001, un stock de nourriture "invraisemblable s’accumulait dans les greniers du gouvernement : 100 millions de tonnes", se souvient-il. L’Union du peuple pour les libertés civiles, la plus importante organisation de défense des droits de l’homme en Inde, s’adresse alors à la Cour suprême, pour libérer les stocks d’une part et mettre en œuvre des programmes de nutrition d’autre part. "La Cour a pris cela au sérieux." Le 28 novembre 2001, elle ordonne aux Etats de convertir leurs engagements sur papier en réalisations concrètes. Les programmes alimentaires deviennent ainsi des droits légaux, à l’instar de ces repas chauds distribués aux enfants tous les midis dans les écoles primaires publiques. "Cela s’est fait petit à petit", constate Jean Drèze. Non sans mal d’ailleurs, et pas seulement à cause d’une nourriture parfois de mauvaise qualité au début de l’opération : des instituteurs se plaignent d’une charge de travail supplémentaire, des parents des hautes castes refusent que leurs enfants mangent avec des camarades de castes inférieures "Mais la campagne publique était forte et, en 3 ou 4 ans, tous les Etats" l’ont concrétisée. Avec des effets collatéraux positifs : l’amélioration du cadre d’étude, la socialisation des enfants autour du repas, l’envoi des filles à l’école ou l’embauche de cuisinières.

Très vite, les associations indiennes se trouvent un autre champ de revendications : le droit au travail. Avec succès une fois encore. En 2005 naît une nouvelle loi, imposant aux autorités publiques de donner, dans les quinze jours, du travail au salaire minimum à toute personne qui le demande ou, à défaut, de lui octroyer une allocation. Cette disposition bénéficie à des millions de femmes pauvres et de castes défavorisées, notamment, leur permettant au passage de rencontrer d’autres femmes ou de gagner un salaire versé sur un compte en banque à leur nom. "C’est un programme d’équité sociale aussi", qui a permis par surcroît de doper la démocratie locale. Deux cents millions de personnes voient ainsi leur vie s’améliorer. "Ce n’est pas la fin de la pauvreté, mais de la pauvreté extrême dans le Rajasthan", l’un des Etats où les droits sont les mieux respectés, note Jean Drèze. Dans "beaucoup d’autres Etats", la situation se révèle moins bonne. Les opposants ne manquent pas de se faire entendre; entrepreneurs, bureaucrates et politiciens qui ont l’habitude de conclure des petits arrangements entre amis se sentent menacés. La corruption et le manque de volonté entravent le respect de la loi.

C’est alors que la Campagne nationale pour le droit du peuple à l’information remporte une belle bataille : arrivé en pouvoir, le Parti du Congrès de Sonia Gandhi fait adopter en 2005 une loi permettant à tout citoyen d’obtenir une copie de n’importe quelle décision du gouvernement - à part sur les sujets relatifs à la défense - et de demander des comptes. Jusqu’ici, 60 % de l’information réclamée est obtenue par les particuliers, et pas seulement des citadins éduqués. Près de 20 % des demandes sont émises par des ruraux et 50 % par des personnes non diplômées. Les feuilles de paie sont ainsi publiées sur Internet, rendant "la tricherie beaucoup plus difficile". Des cas de corruption et de détournement de fonds publics sont mis au jour, comme la rénovation de la demeure du Premier ministre du Karnataka pour 240 000 euros (2). Les relations entre pouvoirs et administrés s’en trouvent du coup chamboulées. Tout bénéfice pour les droits de l’homme.

Amnesty International a lancé une campagne “Exigeons la dignité”, centrée sur le respect des droits humains comme élément central de lutte contre la pauvreté. “La Libre” s’associe à cette campagne en publiant une série d’articles jusqu’à lundi. Recevez gratuitement le poster de la campagne dans la Libre de ce vendredi.

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