La France devient-elle raciste ? Après des insultes contre la ministre de la Justice, une femme noire, ayant suscité peu de réaction, l'inquiétude grandit sur une banalisation de la parole xénophobe dans un pays où le discours d'extrême droite gagne du terrain.

Pour Aline Le Bail-Kremer, de l'organisation SOS Racisme, "il y a quelque chose d'inédit à attaquer une ministre de la République sur sa couleur de peau. Tout le pays aurait dû manifester contre ce climat de libération raciste ultra violente, or il n'y a eu de que tièdes réactions", déplore-t-elle auprès de l'AFP.

Comparée à un singe sur la page Facebook d'une ex-candidate du parti d'extrême droite Front national (FN), et récemment insultée par des enfants avec les mots "La guenon, mange ta banane" lors d'une manifestation, la ministre de la Justice, Christiane Taubira, a dénoncé mercredi dans le quotidien Libération une "attaque au coeur de la République" sur fond d'apathie ambiante.

"Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'il n'y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française", souligne la ministre d'origine guyanaise, cible privilégiée d'attaques, notamment pour avoir légalisé en 2013 le mariage homosexuel.

Le président français, François Hollande, est sorti de sa réserve en appelant mercredi à "la plus grande fermeté et à la plus grande vigilance". Des voix s'étaient élevées il y a 15 jours contre "le silence assourdissant" du chef de l'Etat après les attaques racistes visant Mme Taubira.

Harry Roselmack s'indigne dans Le Monde

L'un des premiers journalistes noirs à présenter en 2006 un journal sur une grande chaîne de télévision nationale, Harry Roselmack, a dénoncé, de son côté, cette semaine "le retour de la France raciste" en s'estimant "ramené à (sa) condition de nègre".

"Ce qui me chagrine, c'est le fond de racisme qui résiste au temps et aux mots d'ordre, pas seulement au sein du FN, mais au plus profond de la société française. C'est un héritage des temps anciens, une justification pour une domination suprême et criminelle : l'esclavage et la colonisation", souligne Harry Roselmack dans une tribune publiée par le journal Le Monde.

"La nouveauté, ce n'est pas la banalisation des propos racistes, c'est la circulation par internet qui leur ouvre un espace", note le sociologue Michel Wieviorka, cité dans Libération.

"Des digues tombent"

Pour Christiane Taubira, les incidents constatés ces dernières semaines viennent "très clairement d'inhibitions qui disparaissent, de digues qui tombent".

Le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) a porté plainte mercredi pour injure raciale contre Anne-Sophie Leclere, l'ex-candidate FN aux prochaines municipales en 2014 qui s'en était prise à la ministre de la Justice. Après ses propos, elle avait été suspendue par son parti qui cherche à se donner une image respectable.

Le même jour, le FN a écarté de la municipale de Rixheim, dans l'est de la France, son candidat après ses dérapages sur les réseaux sociaux. Joris Hanser, 20 ans, avait évoqué l'occupation nazi et loué les bienfaits de la colonisation, une "chance" pour l'Algérie.

Une autre candidate du même parti, Nadia Portheault, d'origine algérienne, a renoncé à se présenter aux municipales, écoeurée par le racisme et l'homophobie d'une partie des cadres et militants locaux.

"Dans un contexte de crise économique, la plus grande visibilité de la diversité est pour certains difficile à supporter. La société française se radicalise et le communautarisme antidiversité se développe alors qu'on reprochait autrefois le communautarisme des personnes de couleur", explique à l'AFP Patrick Lozès, fondateur et ancien président du Cran.

Selon lui, "il y a trente ans, on pouvait réunir des gens de droite comme de gauche pour mener le combat contre le racisme. Je ne suis pas sûr aujourd'hui qu'on réunirait les mêmes personnes".