Chine Entretien

Rebiya Kadeer, 66 ans, est une petite dame pleine de force. La présidente du Congrès mondial des Ouïghours court la planète pour sensibiliser le monde à la cause du Xinjiang, le Turkestan oriental dont les communistes chinois ont pris possession en 1949. Comme les Mongols et les Tibétains, les Ouïghours avaient connu "l’indépendance par le passé" et se voient, depuis plus d’un demi-siècle, irrémédiablement assimilés sans réussir à freiner le rouleau compresseur chinois. "Culturellement, linguistiquement, historiquement, nous appartenons à l’Asie centrale, pas à la Chine", défend Rebiya Kadeer. Cette riche femme d’affaires partie de rien, mère de 11 enfants, engagée dans la défense des droits des femmes, vit exilée aux Etats-Unis depuis 2005, après avoir passé six années derrière les barreaux. Nous l’avons rencontrée.

Quelles sont, selon vous, les raisons profondes de la présence chinoise au Xinjiang ?

Notre territoire représente un sixième de la surface de la Chine. Le Turkestan oriental revêt une importance géostratégique et historique pour tous ses voisins, la Russie, la Chine, l’Inde - la Grande-Bretagne par le passé. Pour Pékin, c’est une porte d’accès vers l’Asie centrale, voire le Moyen-Orient. Nous sommes aussi riches en ressources naturelles et minérales. Nous avons du pétrole, du charbon et du gaz, nous avons de l’or, de l’argent, 130 sortes de minerais. Mais les autochtones n’en bénéficient pas. Si nous, et les Tibétains, pouvions exploiter nos ressources, nous serions parmi les plus riches du monde !

Votre région est censée être “autonome” au sein de la République populaire de Chine. L’est-elle vraiment ?

Si c’était le cas, je ne serais pas ici à me plaindre de la politique chinoise ! Après nous avoir envahis, les communistes chinois nous ont octroyé, à nous le peuple indigène, un statut d’autonomie en 1955. Ils ont rebaptisé le Turkestan oriental en "Région autonome ouïghoure du Xinjiang". A l’époque, ils nous ont promis beaucoup de choses : ils allaient nous aider à nous développer et nous pourrions déterminer notre avenir politique, pratiquer notre religion, préserver nos traditions et notre culture. Ils n’ont bien sûr pas tenu leurs promesses. Cette autonomie n’existe que sur papier. Les Ouïghours, dans leur très grande majorité, ne bénéficient pas du développement économique et de la prospérité que la propagande chinoise prétend apporter. Les autorités bafouent nos libertés fondamentales et violent les droits garantis par leur propre Constitution.

En 1949, seuls deux Chinois vivaient au Turkestan oriental. Les autorités ont systématiquement encouragé les Hans de Chine continentale à s’installer chez nous, si bien que, maintenant, la population chinoise de la région est quasi au même niveau que la population ouïghoure. Ceux qui vivaient dans les zones riches en gaz et en pétrole ont, de surcroît, été contraints de quitter leur terre pour être réinstallés dans d’autres régions, pendant que des migrants chinois prenaient leur place. Les postes dans l’administration sont phagocytés par les Chinois. Et notre langue, qui devait être langue officielle de la région à côté du chinois, est bannie de l’éducation au profit du mandarin, de l’école maternelle à l’université.

Le gouvernement chinois poursuit une politique de destruction et d’assimilation systématique. Ces dernières années, cela a tourné à un génocide culturel.

Des Ouïghours siègent à l’Assemblée populaire nationale, dont la plus jeune membre est d’ailleurs une de vos compatriotes. Vous y avez été vous-même déléguée. Que pensez-vous d’eux ?

Ils ne peuvent pas représenter la population : ils ne sont pas élus par le peuple mais sélectionnés par le Parti communiste. Moi-même j’ai été sélectionnée par les autorités. Certains nourrissent l’espoir que, s’ils accèdent au pouvoir, ils pourront expliquer la situation de la région et influencer les politiques. Mais, avec le temps, ils découvrent la réalité des choses : les politiques sont déjà décidées et il est impossible de changer quoi que ce soit.

Cette assemblée n’est qu’une chambre d’enregistrement sans aucune autorité. Les délégués n’ont qu’à lever la main comme des robots - la plupart ne savent même pas pourquoi ils la lèvent. Je l’ai fait aussi !

Que revendiquez-vous : l’indépendance ou, comme les autorités tibétaines en exil, une véritable autonomie au sein de la République populaire de Chine ?

Sa sainteté le Dalaï Lama, qui se bat depuis 60 ans, plaide pour une autonomie véritable. Des sessions de dialogue ont été organisées, mais elles n’ont donné aucun résultat. Ce que veut la Chine, c’est gruger les Tibétains. Nous sommes dans la même situation. Jusqu’en juillet 2009, certains Ouïghours pensaient que, si Pékin acceptait de leur garantir une autonomie réelle, ils pourraient vivre avec les Chinois. Mais, depuis le 5 juillet 2009 (quand de violentes manifestations ont provoqué la mort d’au moins 140 personnes, NdlR), les tensions ont crû considérablement et il est à présent impossible pour nous de vivre ensemble.

La population en a assez de l’autonomie, le gouvernement n’a tenu aucune de ses promesses et, ce que nous voulons désormais, c’est l’autodétermination. Quand la population aura la possibilité de donner son avis librement, elle ne fera. Mais nous devons évidemment tenir compte de la réalité et nous souhaitons entamer un dialogue de paix avec les autorités chinoises.

Qu’attendez-vous du nouveau président, Xi Jinping ?

J’aimerais évidemment qu’il change de politique à l’égard de mon peuple, mais aussi à l’égard du sien. Je ne m’attends cependant pas à ce qu’il réforme le système prochainement. La plupart des membres du Comité permanent sont conservateurs et ne lui permettront pas d’apporter ces changements. Ce que je redoute, ce sont les discours qui encouragent le nationalisme han. L’attitude des Occidentaux est déterminante, une pression réelle de leur part forcerait le pouvoir chinois à se réformer sur le long terme.

Mais votre cause ne trouve pas beaucoup d’écho sur la scène internationale… Est-ce parce que les Ouïghours sont musulmans ?

La religion n’est pas la raison principale du manque de soutien. Le fait est que la question ouïghoure est très neuve. Contrairement aux Tibétains, nos dirigeants n’ont pas eu la possibilité de fuir le pays pour informer la communauté internationale de notre situation. Tous ont été tués dans un soi-disant accident d’avion alors qu’ils partaient négocier avec Mao en 1949.

Ce n’est que dans les années 90 et 2000 que des activistes ont pu parvenir en Europe ou aux Etats-Unis, et que nous avons pu commencer à sensibiliser le monde occidental. Avec un certain succès.

Des Ouïghours ont été emprisonnés à Guantanamo, on en a retrouvé au Pakistan et en Afghanistan dans des zones talibanes. Les Chinois les présentent comme des terroristes à chaque contestation au Xinjiang. Comment gérez-vous cette image négative ?

Nous ne correspondons pas à l’image que les Chinois veulent donner de nous. Les Occidentaux ne les croient d’ailleurs plus. Les prisonniers ouïghours de Guantanamo ont été interrogés et blanchis. Qu’il y ait des Ouïghours au Pakistan et en Afghanistan, c’est normal, ces pays sont nos voisins. La situation empire jour après jour en Chine. Toute famille compte un membre qui a été emprisonné ; une famille sur cinq en compte un qui a été exécuté. Beaucoup essaient d’échapper aux persécutions. Nous n’avons pas l’autorisation de quitter légalement le pays, les activistes fuient par les montagnes et certains se retrouvent au Pakistan et en Afghanistan. Le Pakistan en a renvoyé en Chine, où ils ont été exécutés. Beaucoup sont restés en Afghanistan, un pays sans loi, où l’on peut vivre sans papiers. Les autorités chinoises utilisent la présence de ces Ouïghours là-bas pour nous discréditer et continuer leur répression au Turkestan oriental. Elles utilisent la lutte contre le terrorisme pour éliminer la dissidence.

Il faut se poser la question de savoir pourquoi les Ouïghours se soulèvent. Je condamne la violence. Chacun d’entre nous veut la paix, voir ses droits et ses libertés respectés. Mais les Chinois rejettent tout ce que nous demandons, nous n’avons aucun canal pour nous plaindre et nous sommes frustrés. Or, la frustration engendre la violence.