Correspondant à Moscou

Qu’est-ce qu’avoir vingt ans aujourd’hui en Russie ? Les jeunes citoyens russes, sans distinction de leurs origines ethniques, forment aujourd’hui la toute première génération n’ayant jamais connu le régime communiste : ils ont le même âge que la Russie postsoviétique.

Cela veut dire tout d’abord que cette génération a l’esprit libre, pour n’avoir jamais été endoctrinée par une idéologie quelconque. Il n’en demeure pas moins qu’elle continue de subir certains inconvénients de l’ancien système.

Ainsi, si vous êtes un jeune garçon russe de vingt ans et si vous n’avez aucun problème de santé, ou si vous n’avez pas réussi à vous inscrire dans un établissement d’enseignement supérieur, cela signifie quasi automatiquement que vous faites votre service militaire. Toutefois, même si vous avez terminé vos études supérieures, cette corvée continuera à vous guetter, compte tenu du fait qu’on peut vous appeler sous les drapeaux jusqu’à l’âge de 27 ans.

Denis, jeune Moscovite de 22 ans qui sera diplômé l’année prochaine de la faculté de journalisme de l’Université pédagogique de Moscou, nous avoue : "Il faut que je me débrouille dès maintenant pour éviter le service militaire. Avec une cagnotte de cent vingt mille roubles (environ trois mille euros) je suis certain de pouvoir m’acheter un diagnostic suffisamment lourd de pathologies pour être réformé définitivement de l’armée "

Chez les jeunes Russes, cette manière d’agir est considérée comme de bon sens. "Je n’ai aucun remord à agir de la sorte", nous dit Denis. "Notre armée devient de plus en plus vorace. Vous savez aussi bien que moi que cette année elle a doublé le nombre des appelés, qui doit atteindre 600 000 personnes. Ils raclent les fonds des tiroirs, nos généraux. Or, je ne veux pas perdre toute une année de ma vie pour m’exposer aux dangers de la vie en caserne".

Cependant, Denis représente une très faible minorité des jeunes Russes qui ont choisi le métier de journaliste. La majorité des jeunes rêvent à des professions qui leur semblent plus lucratives, et surtout à celles qui leur promettent une carrière foudroyante. Selon les tous derniers sondages, 21 % des jeunes Russes ont pour but d’obtenir une place dans Gazprom, monopole du gaz tout puissant; 11 % voudraient travailler dans l’administration présidentielle, tandis que quelque 40 % convoitent un poste à la Sberbank, la plus grande banque de Russie, Loukoil et Rosneft, deux compagnies pétrolières les plus puissantes du pays, et au ministère de l’Intérieur.

Ce dernier détail témoigne qu’en dépit du fait que le salaire officiel des membres de la police soit chétif, le métier de policier en Russie peut rapporter gros.

A ce stade de l’évolution de la société russe, cette attitude des jeunes est explicable. Même dans les petites villes de la Russie profonde, les jeunes sont suffisamment informés du luxe, parfois aberrant, dans lequel vivent les parvenus russes pour aspirer au même genre de vie.

A Moscou, à Saint-Petersbourg et dans d’autres grandes villes de Russie où ce luxe est étalé en permanence devant les Russes moyens, ce désir atteint son apogée. On ne doit pas oublier qu’à l’âge de 20 ans, la grande majorité des jeunes Russes sont forcés à vivre avec leurs parents, frères et sœurs, dans les minuscules deux ou trois pièces que le gouvernement soviétique a octroyés il y a trente ou quarante ans à leurs familles.

Svetlana, 21 ans, opératrice du son dans l’une des stations radio de Moscou, habite dans une des zones dortoirs de la capitale avec ses parents et sa sœur, dans un petit appartement deux pièces. "J’en ai marre", nous dit-elle en allumant une cigarette. "Je n’ai rien contre les miens, mais je veux vivre ma vie. Si je suis augmentée, j’oublierai mes chiffons pour louer un studio ou même une chambre où vivre seule".

Le seul domaine où les goûts et le comportement des jeunes Russes ne diffèrent pas de ceux des jeunes Européens, ce sont les distractions. Les mêmes danses, les mêmes boissons - y compris la bière et le whisky - la même musique et la même passion pour les "fruits défendus".

Dans les rues de Moscou, on peut facilement tomber sur des groupes de jeunes dont les vêtements lugubres et les coiffures exotiques trahissent leur appartenance aux mouvements gothique ou "émo" (qui cultive les émotions).

Par contre les jeunes Russes affichent presque tous une indifférence vis-à-vis de tout ce qui concerne la politique et, à l’exception d’un petit nombre de carriéristes en herbe engagés dans les mouvements pro-Kremlin et de quelques milliers d’anarchistes amateurs, ils sont invisibles sur la scène politique russe.

Leur état d’esprit est parfaitement traduit par cette boutade d’un jeune garçon à qui nous avons demandé s’il allait voter aux législatives de 2011. "Voter ? Mais pour quoi faire ? Ce n’est quand même pas pour ça que nous sommes devenus libres."