Reportage Stéphanie Fontenoy 
Correspondante aux États-Unis

Van Cortlandt Park, 242e rue. Terminus de la ligne 1 du métro new-yorkais. Le bout du monde. Pour la plupart des New-Yorkais, le voyage s’interrompt bien avant d’atteindre cette plongée dans l’inconnu. Un territoire où les transports publics sont rares et la voiture est reine.

En quittant Manhattan, le métro sort de terre pour passer au-dessus de la Harlem River. Il poursuit sa trajectoire au-dessus de Broadway, entre les immeubles de briques avant guerre, jusqu’à la grande tache verte sur la droite : le parc Van Cortlandt, 464 hectares dédiés aux sports, à la nature et à la forêt, abritant un lac et le plus grand golf de la ville. Face à son entrée, quelques marchands doivent leur survie aux navetteurs journaliers.

Que l’on se détrompe : si la station de la 242e rue du Bronx est le début de nulle part pour les uns, elle est aussi une des voies d’entrée vers Manhattan pour les autres. Le point de départ de la vague de travailleurs qui déferle chaque jour sur les rivages de l’île urbaine.

En cette chaude matinée d’été, JJ, une fillette volontaire de 11 ans, fait partie d’un groupe de 150 enfants des quartiers défavorisés à se rendre en métro au parc Van Cortlandt, pour une journée d’activités sportives. "Le métro, c’est bien pour ceux qui n’ont pas de voiture pour se déplacer", explique la fillette. Les jours de semaine, 5,4 millions usagers passent par les 468 stations qui composent un réseau long de 337 kilomètres, soit plus de 1 000 kilomètres de rails.

Une Ligne de vies

Construite en 1904, la Ligne 1 est la doyenne de ce réseau. Elle prend sa source tout en bas de Manhattan, à Battery Park, en face de la statue de la Liberté. Elle remonte toute l’île sur son flanc ouest, Tribeca, le West Village, la gare de Penn Station, Times Square, avant de filer vers l’Upper West Side, Harlem et de mourir dans le Bronx.

Dans sa course, la Ligne 1 emporte toutes sortes de destins. Celui de cet homme toujours amoureux après 50 ans de mariage, qui ne peut compter que sur elle pour rendre visite à sa bien aimée, qu’il a dû placer en maison de retraite. Celui de ces deux sans-abri qui se retrouvent par hasard dans un des wagons après s’être perdus de vue, et tombent dans les bras l’un de l’autre.

Six jours sur sept, Mohamed Rahman passe douze heures dans un réduit de 4 m2, sur une des plateformes de la station de Times Square. En été, la chaleur des deux frigos peut faire monter la température à 55 degrés. Originaire du Bangladesh, le marchand est payé 6 dollars de l’heure pour tenir le minuscule kiosque à journaux et boissons fraîches. Il n’a pas le droit à une pause pipi. "Je fais là-dedans", dit-il gêné, en montrant une petite bouteille en plastique. Le reste ? "Pas pendant les heures de travail." Néanmoins, l’homme au visage doux garde le sourire. "La vie est courte", dit-il, et son fils réussit bien à l’école, une source de fierté et de réconfort pour cet immigré.

Des histoires sur le métro, Mohamed en connaît des tonnes. Comme la fois où il s’est fait casser la figure en voulant rattraper un voleur ou quand, il y a deux mois, un homme saoul a fait une chute fatale sur la voie. Une cinquantaine de personnes subissent le même sort chaque année.

Le vrai danger est ailleurs. Non pas dans une attaque terroriste au gaz chimique, mais dans l’engloutissement naturel des installations. Les dizaines de tunnels du métro ont été creusés en terrain poreux, ce qui les rend particulièrement sujets aux inondations. Raison pour laquelle, dès sa création, ce réseau souterrain a été équipé de plus de 700 pompes capables de drainer 50 millions de litres d’eau souterraines les jours sans pluie. Lors des gros orages, leur travail peut être multiplié par trois. En cas de panne générale des pompes ou de coupure d’électricité à l’échelle de la ville, le métro de New York serait sous eaux dans un laps de temps de deux heures.

La municipalité a eu un avant-goût de ce scénario catastrophe lors du passage de l’ouragan Sandy en octobre dernier. La déferlante d’eau salée est montée jusqu’aux plafonds de plusieurs stations, signant la mort de leur installation électrique. Le coût de remise en état de tout le système est estimé à 5 milliards de dollars.

En une heure, la ligne 1 relie Van Cortlandt Park à Wall Street. La première chose aperçue en gravissant les marches du quartier des affaires est un cireur de pompes à l’œuvre sur une paire de mocassins en cuir brun portés par un colosse en costume du même ton. Sur son trajet, le métro aura traversé toutes les strates socio-économiques : de 25000 dollars de revenu annuel par foyer à la 215e rue du Bronx à dix fois plus à son arrêt de Chamber Street, dans le quartier de Tribeca. Des extrêmes que le "subway" rapproche, le temps d’un voyage.