Depuis février 2008, vingt-deux salariés de France Telecom ont mis fin à leurs jours. Rien que cet été, quatre suicides ont été déplorés dans le personnel de cette société. Ce jeudi, au lendemain d’une énième tentative de suicide en son sein, l’entreprise connaîtra une journée nationale d’action organisée par les syndicats pour dénoncer la "dégradation" des conditions de travail et des méthodes de management, qui, selon eux, sont "la raison principale" de ces décès. Le même jour, la direction consacrera une réunion de crise à ce problème.

La direction de France Telecom ne nie plus le phénomène, elle qui, ces dernières années, a été maintes fois accusée de "fuir ses responsabilités" en la matière. "Il est certain qu’il y a un malaise et que la communauté de France Telecom traverse une véritable épreuve", a admis mercredi le directeur des relations sociales de l’opérateur. Qui nie avoir prêté trop peu d’attention à la santé psychique de son personnel. Et brandit notamment la création en son sein d’espaces d’écoute et d’accompagnement, le renforcement des équipes de médecine du travail, et les "efforts considérables" consacrés à la formation de ses agents.

Mais les syndicats ne décolèrent pas. Ils accusent France Telecom d’avoir, ces dernières années, "délibérément érigé le stress en méthode de management". Ce "management par la peur" serait notamment utilisé pour écrémer les effectifs. Dans cette ex-entreprise publique désormais cotée en Bourse, soumise à une concurrence effrénée et évoluant dans un secteur en perpétuelle évolution, 70 % du personnel a encore le statut de fonctionnaire, avec la sécurité d’emploi qui en découle.

Dès lors, une "pression permanente" serait "systématiquement utilisée pour forcer ces salariés dégoûtés à des départs soi-disant volontaires". Sont dénoncés, pêle-mêle, des "procédures managériales infantilisantes", des "mutations forcées", un processus perpétuel d’évaluation des agents mettant ceux-ci sans cesse sur le qui-vive, ou des fermetures multiples de sites, qui exerceraient "une pression énorme sur la mobilité" du personnel. France Telecom se défend d’avoir dégraissé davantage que les autres entreprises du secteur. Mais un de ses dirigeants l’a reconnu récemment : "L’incertitude sur l’évolution de nos métiers génère de l’inquiétude, facteur de stress. On n’a sans doute pas assez mesuré combien ce peut être angoissant pour certains".

France Telecom, cela dit, n’a pas le monopole des suicides au travail. Ainsi, ces dernières années, le secteur de l’automobile a été frappé de plein fouet par ce fléau. Chez PSA en 2007, un numéro vert et des cellules de veille ont dû être mis en place à l’intention du personnel en détresse. Une étude interne avait montré qu’un salarié sur cinq pouvait être médicalement considéré comme étant en situation "d’hyperstress". Les suicides étaient si nombreux dans cette société que le ministre du Travail de l’époque s’était dit "préoccupé".

Chez Renault, pareillement, un nombre historique de suicides a été dénombré. Parfois, le "harcèlement moral" et le "surmenage professionnel" ont paru si manifestes aux yeux de l’assurance-maladie que le suicide a été officiellement reconnu comme relevant de l’accident du travail, donnant lieu à l’indemnisation des proches de la victime. Dans un mea culpa retentissant, d’ailleurs, le grand patron du groupe, Carlos Ghosn reconnut que la notion de l’échec avait été "mal interprétée" dans son entreprise, les employés ayant "droit à l’échec, car c’est en essayant que l’on réussit".

Ces faits divers dramatiques ont permis que le suicide en milieu professionnel ne soit plus un sujet tabou. Une commission ministérielle planche désormais sur ce dossier. Un accord interprofessionnel sur le stress au travail a été signé entre partenaires sociaux, même s’il tarde à être mis en œuvre sur le terrain. Le suicide pour raisons professionnelles n’en demeure pas moins un problème très aigu en France.

Le Conseil économique et social évalue à 300 ou 400 le nombre de suicides pour raison professionnelle par an. Mais, pour certains médecins spécialisés, "le nombre de suicides liés au travail est bien supérieur aux données officielles". Selon eux, ce fléau serait à l’origine de 3 000 décès par an, à savoir serait responsable à lui seul du quart des 11 000 suicides recensés chaque année dans l’Hexagone.