L’heure s’impose d’elle-même : 11 heures du matin, quand la ville se réveille pour de bon et que les terrasses des cafés se remplissent. Par contre, le choix du lieu est plus compliqué. Il y a le Café du Palais, jouxtant l’ambassade de Belgique, juste en face du Palais royal, ou bien le Kap d’Antib, avec ses confortables fauteuils bleus… L’ambassade, bien sûr, a fermé ses portes en décembre 1915, quand la cour, le gouvernement et les missions diplomatiques ont évacué Cetinje, capitale royale du Monténégro, envahie par les Autrichiens après avoir opposé une héroïque résistance.

Le petit pays a restauré son indépendance en 2006. Avec ses 10 000 habitants, Cetinje a retrouvé un statut officiel de "capitale historique", mais les ambassades se sont toutes installées à Podgorica, la "capitale administrative", la grande ville située en contrebas des montagnes. La Belgique n’a plus de représentation permanente au Monténégro.

Les dix-huit légations étrangères qui étaient installées à Cetinje à la veille de la Première Guerre mondiale assument désormais divers usages : celle d’Italie abrite la Bibliothèque nationale, celle de Russie l’Académie des Beaux-Arts. L’ambassade de Belgique offrait la meilleure vue sur le Palais de Nikola Ier Petrovic-Njegos, une grosse bâtisse marron précédée d’un balcon, duquel le Roi se montrait chaque matin. Le ministre de Belgique n’avait pas loin à aller pour présenter ses lettres de créances.

Vers 11 heures, les autocars de touristes arrivent. La visite de Cetinje - son Palais royal, son musée, son monastère - est une étape culturelle incontournable des navires de croisière qui hantent l’Adriatique. C’est un problème fort classique de vases communicants qui se pose. Il est, en effet, parfaitement impossible de faire tenir les occupants des deux ou trois paquebots qui arrivent chaque matin à Kotor, c’est-à-dire plusieurs milliers de personnes, dans l’assez modeste bicoque qui servait de palais au roi Nikola. Les touristes sont donc invités 1) à se promener dans les rues; 2) à acheter des souvenirs, tels que des petites poupées en costume traditionnel monténégrin ou des maquettes du palais en bois verni; 3) à faire marcher le commerce local en se ruant à la terrasse des cafés.

Les journées au Kap d’Antib

A 11h15, il n’y a plus une seule place de libre au Café du Palais. Français et francophones sont largement dominants. On s’interpelle, des messieurs tentent de jeux de mots guère fameux sur le nom du Monténégro et l’on se camescope d’une table à l’autre… On s’étonne de pouvoir payer avec des euros et les dames embrouillent tout en tentant de parler en anglais, langue dont elles ignorent autant les rudiments que le garçon qui les sert.

Près du bar, quelques Cetinjois tentent de résister à l’invasion, mais il vaut mieux se replier vers le Kap d’Antib, un peu plus en retrait. Le roi Nikola, contraint à l’exil, est mort le 2 mars 1921 au Cap d’Antibes, sans avoir jamais abdiqué. Le monténégrin étant une langue strictement phonétique, c’est à cette ville que le nom du café rend hommage.

Ici, on est entre soi, entre habitants de Cetinje. Entre hommes. Des tablées de trois ou quatre compères font en silence leur revue de presse matinale. "Pobjeda", le journal du gouvernement, "Vijesti" et "Dan", ceux de l’opposition. La terrasse s’étale sur le korzo, la rue piétonne que chaque habitant de la ville se doit de remonter une dizaine de fois par jour.

Ceux qui passent saluent ceux qui sont assis. "Oooooh, où es-tu, légende ? Que fais-tu ?" L’interpellé doit aussitôt rassurer sur son inactivité, en caressant l’air d’un geste arrondi de la main : "Evo, ništa… Rien"… Le rien-faire est un luxe, un art seigneurial, privilège des hommes forts et des esprits libres. Chacun se vante de ne rien faire, quitte à concéder parfois attendre un "travail", mais le mot est pris par antiphrase. Un "travail", il ne peut s’agir du supplice répété d’une occupation salariée, mais d’une affaire, d’un bon coup qui ne nécessite qu’un peu de force et de ruse, et qui apportera aussitôt gloire et fortune. Les journées s’écoulent ainsi au Kap d’Antib.

De temps à autre, on jette un coup d’œil méprisant sur les touristes qui essaient de marchander le prix des poupées folkloriques et des porte-clefs reproduisant l’aigle royal du Monténégro. "A quoi ça nous sert d’avoir des touristes s’ils ne dépensent rien ?" La question, relancée chaque matin, reste toujours sans réponse. Les compères détournent leur regard, se replongeant dans le rêve d’un Monténégro héroïque et éternel, épique et résistant, qui survit encore à la terrasse de quelques cafés de Cetinje.