Des dizaines d’ouvriers enlèvent le revêtement abîmé de la place Pilsudski, depuis le 16 juillet. La grande esplanade du cœur de Varsovie sera donc fermée pour travaux pendant quelques mois. Seuls les soldats qui tiennent la garde devant le tombeau du soldat inconnu y auront accès.

Cette fois-ci, il s’agit d’un vrai chantier. En 1979, après la première visite du pape Jean-Paul II, le pouvoir communiste avait bloqué tout accès à la place, prétextant des travaux. Mais il s’agissait en réalité d’empêcher les Polonais de s’y rassembler. Après la célèbre messe du 2 juin, ils y venaient par centaines pour y déposer des fleurs et allumer des cierges formant une croix géante sur le sol à l’endroit même où le Pape s’était exprimé. Devant quelque 500 000 fidèles, le Saint-Père avait appelé le Saint-Esprit à "venir rénover la face de cette terre" . Des paroles restées célèbres qui avaient alors été interprétées par les Polonais comme un encouragement à résister au régime communiste. Un an plus tard, Solidarnosc, le premier syndicat libre, naissait.

"C’est ici que bat le cœur de la Pologne" , dit Kamil Prentki après avoir allumé un lumignon devant une plaque commémorative, gravée en bas d’une croix géante édifiée en mémoire de cette messe, par la Pologne libre et démocratique. "C’est ici, que bat le cœur du soldat polonais" , ajoute un jeune homme vêtu d’un T-shirt noir avec l’image des hussards polonais (des cavaliers du XVIe siècle qui ont fait la gloire de la "Grande Pologne") montrant la tombe du soldat inconnu. Car "c’est ici que les grands moments de l’histoire de la Pologne ont eu lieu" , poursuit ce jeune venu de Jelenia Gora, à quelque 400 km de la capitale, à l’occasion du 70e anniversaire du massacre de Volyn, une purge ethnique perpétrée à l’encontre de 100 000 Polonais par des nationalistes ukrainiens. "On ne peut pas venir à Varsovie sans venir ici" , dit-il.

Alors qu’il prend des photos de la croix, des mamans avec des poussettes traversent la place. Des amoureux enlacés et plongés dans leurs pensées marchent en direction des Jardins de Saxe. Des "cols blancs" affairés quittent les bureaux du prestigieux Metropolitan, un bâtiment fait de verre et d’acier, dessiné par le célèbre architecte américain Norman Foster, une des icônes de la nouvelle Pologne capitaliste.

Fossé des générations

Des jeunes en rollers parcourent la place vers leur lieu de rassemblement habituel : le nightskating se tient un jeudi sur deux et rassemble des milliers de Varsoviens qui parcourent leur ville sur une vingtaine de kilomètres escortés par la police, comme cela se fait à New York. Vêtus avec fantaisie, les jeunes Polonais se regardent gaiement dans les vitrines des boutiques de luxe, en mal de clients en cette période de crise. Si la plus grande économie d’Europe centre-orientale maintient une certaine croissance (1,9 %), elle reste faible par rapport à 2011 (4,5 %).

Dans un des coins de la place, un groupe punk pose pour une session photo. "Ce n’est pas un endroit qu’on fréquente d’habitude. C’est plus un endroit pour des touristes, des mamans avec des enfants et des retraités. La police nous arrêterait ici, même si on ne fait rien de mal" , dit Oskar Rymanek, 15 ans, vêtu de veste noire cloutée et le crâne orné d’une crête iroquoise colorée. A ses yeux, la place n’a pas de valeur symbolique.

Un avis que ne partage pas Miroslaw Stelmach, pour lequel il s’agit d’un endroit "unique de la Pologne" . Agé de 59 ans, cet ancien photographe de presse devenu veilleur de nuit, continue à réaliser sa passion de jour. "Regardez, il y a tout ici. Tout le passé, de la fin de XVIIIe siècle jusqu’à l’époque très récente." Et d’expliquer pourquoi il a choisi l’endroit pour réaliser des portraits de Polonais "d’aujourd’hui", dans une série intitulée : "J’ai choisi".

Dans l’angle de la place, la Galerie d’art Zacheta. C’est sur ses marches que le premier président polonais, Gabriel Narutowicz, fut tué par balles par un nationaliste en 1922. C’est sur les mêmes marches qu’Adolf Hitler a assisté à un défilé militaire après avoir écrasé la Pologne en septembre 1939. Sous l’occupation allemande, la place a d’ailleurs porté son nom pendant cinq années. Les nazis y édifièrent un "V" en signe de victoire de la Wehrmacht sur la ville. Une lettre haute de cinq mètres que des scouts ont incendiée en acte de résistance.

Après la guerre, les communistes ont rebaptisé le lieu en "place de la Victoire". Elle servit de point de départ pour les défilés du Premier Mai jusqu’au jour où le Pape a battu tous les records de rassemblement. Miroslaw Stelmach s’en rappelle : "J’étais à la messe du Pape, près de ces buissons, à peine à 150 m de l’autel" , raconte-t-il en montrant de sa main une pelouse verte. "Avons-nous réussi ?" , s’interroge-t-il. "Pas tout à fait. Nous avons certes changé les choses, mais pas forcément en bien. Nous sommes devenus comme des vautours attirés seulement par l’argent."