Grèce Témoignages Correspondance particulière en Grèce

La Grèce est le seul pays européen où, au lendemain de la guerre, ceux qui avaient combattu le nazisme ont été poursuivis (car de gauche) et ceux qui avaient collaboré ont été installés dans les fauteuils de l’administration, essentiellement de la police au nom de la guerre civile (1946-1949) qui s’annonçait. Plus de soixante ans plus tard, lorsque les manifestations contre le parti néonazi d’Aube dorée tournent mal, ce sont les antifascistes qui sont arrêtés, comme cela s’est passé le 30 septembre dernier à Athènes.

"Ils ont voulu me faire tomber de ma moto. Je l’ai lâchée car j’avais peur qu’elle bascule et m’écrase la jambe. Quand je suis tombé par terre, ils m’ont frappé pendant sept à huit minutes, à cinq. Des coups de pied, des coups de matraque, des coups de matraque télescopique en fer. Ils essayaient de m’enlever mon casque. Heureusement, ils n’y sont pas arrivés. Plus le casque résistait, plus ils frappaient fort. Ils m’ont marché dessus. Je les entendais dire : "Ecrasez-le, mais ne laissez aucune trace". Pendant qu’ils cognaient, ils disaient : "On est d’Aube dorée, et on va te tuer". Ils ont fait éclater, juste à côté de moi, exprès, plusieurs grenades aveuglantes et assourdissantes. Ce n’est qu’après m’avoir passé à tabac, insulté et craché dessus, qu’ils m’ont menotté et emmené avec les autres à la sûreté nationale. Là-bas, ça a recommencé pendant des heures."

"Ils", c’est cette police grecque en uniforme et en exercice, les Deltades, des voltigeurs : deux motards; l’un conduit, l’autre frappe. Celui qui parle est l’un des quinze antifascistes, membre d’un groupe de militants qui, le vendredi soir, parcourt les quartiers défavorisés, délaissés par l’Etat grec et repris en mains par les néonazis. Les motards saluent les migrants et les Grecs de ces quartiers qui n’osent plus lever la tête devant les gros bras en blouse noire. Ils collent des affiches, remontent le moral à ceux qui l’ont dans les bottes.

"Ils ont tous été torturés"

Cette fois-ci, cela a viré au cauchemar. Alors qu’ils suivaient le convoi à distance, les Deltades ont d’un seul coup, porté secours aux militants d’Aube dorée. La suite, on la connaît. Des quinze motards arrêtés, huit ont porté plainte pour tortures, certificats médicaux à l’appui. "Ils ont tous été torturés", assure Kostas Papadakis, un de leurs avocats. "Mais ils n’ont pu voir le médecin, tout comme leur avocat, que 24h après leur arrestation. Ils sont restés toute la nuit à la merci de la police et certaines traces n’étaient plus visibles. Certains d’entre eux ont été brûlés soit à la cigarette, soit par un briquet - le médecin légiste n’a pas pu préciser. D’autres avec un Taser."

Notre motard, qui veut garder l’anonymat, raconte. "Ils nous ont pris en photo avec leurs téléphones portables. Ils nous disaient : "On est d’Aube dorée, maintenant on a vos noms et vos adresses, on sait qui vous êtes, on va venir chez vous et vous tuer". Des hommes, de la sûreté, sont venus nous voir. On était le spectacle. Le lendemain, j’ai vu que j’avais sur le dos la trace d’une botte."

Une autre victime, qui veut aussi garder l’anonymat, pense que "s’ils avaient pu nous tuer, ils l’auraient fait. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur de mourir. Le climat était un climat de revanche de guerre civile. Ils hurlaient : "Comme on a tué ton grand-père, à Grammos et Vitsi (deux hauts lieux de bataille durant la guerre civile, NdlR), on va te tuer toi aussi" ."

Le ministre de l’Ordre public, Nikos Dendias, a nié en bloc les accusations de torture. Pour Dimitris Psaras, journaliste, qui vient de sortir un livre sur la question, l’attitude de la police grecque est logique. "A l’instar des pays qui n’ont pas été totalement dénazifiés, il n’y a pas eu de purge antifasciste en Grèce dans les rouages de l’Etat à la chute des colonels." A ceci s’ajoute le comportement dans l’isoloir. Lors des dernières élections à Athènes, les forces antiémeutes et les policiers en exercice auraient voté à plus de 20 % pour Aube dorée, soit trois fois plus que dans le reste du pays. De fait, là où la bavure est l’exception, en Grèce, elle devient la règle. Le policier des forces antiémeutes qui a pris une jeune femme comme bouclier humain lors d’une manifestation cet automne n’a jamais été inquiété. D’ailleurs, la police n’a jamais, à ce jour, arrêté aucun militant d’Aube dorée. Mais plusieurs militants antifascistes attendent leur procès pour leur action contre les néonazis.