ENTRETIEN
Signe distinctif: les bennes à ordures. Après avoir suivi les indications moscovites de notre intervenante, nous rejoignons Veronika Dorman dans son appartement, à deux pas de l’une des deux mosquées de la ville.

Correspondante permanente à Moscou pour Libération, Veronika Dorman explique les réalités du terrain de la presse étrangère en Russie : « Notre liberté de ton est totale » se réjouit-elle immédiatement. « D’une part parce qu’on ne s’adresse pas aux Russes. Les autorités se fichent de l’image de la Russie à l’étranger du moment que cela ne vient pas aux oreilles des citoyens. Mais si, jusqu’à il y a peu, nous n’avions pas du tout le même auditoire, les choses changent avec le développement d’Internet. Aujourd’hui, nos articles sont traduits et partagés sur le web ».

Cette jeune femme toute frêle reconnaît malgré tout qu’il n’est pas toujours aisé de faire son travail de journaliste dans un pays quadrillé par le Tsar Poutine depuis le début des années 2000. « On est tous surveillé et sans doute sur écoute » explique-t-elle non sans une certaine légèreté. « Il ne faut pas être paranoïaque pour autant. Nous n’intéressons pas vraiment les autorités. Nous ne sommes pas sollicités. Et cela a d’ailleurs des aspects négatifs, d’où la difficulté, parfois, de sortir de cette tendance "Moscou-centrée" : nous ne disposons pas de sources anonymes au Kremlin, nous ne sommes jamais invités à rencontrer les pool de Poutine ou Medvedev ».

D’origine russe, née à New-York et ayant grandi à Paris, la jeune femme est correspondante pour le journal français depuis 2 ans et demi. Elle n’a jamais accepté d’intervenir sur les plateaux de télévision russes : « Tout est coupé, remonté. On ne sait jamais ce qu’ils vont véritablement faire de notre contribution » explique-t-elle. « J’évite le contact avec les journalistes de la télévision russe. Ils ne racontent que ce que Poutine veut raconter au pays. Leurs sujets sont uniquement centrés sur les réussites du pouvoir. J’ai rencontré des gens qui ne s’informaient que via la télévision et qui pensaient que Poutine était quelqu’un de formidable. Ils ont déchanté en consultant d’autres sources d’information...».

Une critique acerbe vis-à-vis des médias audiovisuels qui, selon la journaliste, ne peut pas être adressée aux médias web et de presse écrite. « Si la télévision est un véritable outil de propagande, particulièrement efficace, les médias de la presse écrite sont, pour certains, particulièrement critiques.»

Mais certaines histoires font froid dans le dos, à l’image de celle du journaliste Oleg Kashin. Sa tribune permanente dans Kommersant, plutôt critique vis-à-vis du régime, lui a valu d’être violemment agressé l’année dernière. Cependant, Veronika Dorman est claire : « Je ne peux pas dire que la presse écrite est persécutée ». Cela s’expliquerait notamment par le fait que le régime sous-estime complètement le pouvoir de la presse écrite. De même que celui de la presse en ligne comme elle l’explique dans la vidéo ci-dessous. « Le online est passé offline » estime-t-elle: le ras-le-bol exprimé jusqu’ici sur la toile déferle désormais dans les rues de Moscou. Le virtuel est devenu réel.

Son sentiment vis-à-vis de la liberté de ton laissé à la presse écrite russe n'est pas partagé par l'association Golos, ONG de défense des droits électoraux en Russie, qui, dans son dernier rapport, parle de pressions et d'intimidation à l'égard "des médias indépendants, des organisations non gouvernementales et des représentants de l'opposition". La chaîne de télévision Dojd, la radio Echo de Moscou et le journal Novaïa Gazeta, trois médias réputés pour cette liberté de ton, ont annoncé ces dernières semaines avoir fait l'objet respectivement d'une enquête judiciaire, d'un remaniement forcé de la direction et d'une inspection financière.