En choisissant le délai rapide de cinq ans pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris et en faisant appel à un "concours international d'architecture" pour sa flèche, Emmanuel Macron s'expose déjà aux critiques de favoriser un projet qui trahirait sa construction originale.

La rapidité même des annonces et des solutions proposées de tous côtés est attaquée. "On se comporte comme si on était devant un jeu vidéo. On fait reset et ça repart à zéro! C'est pas comme ça que ça se passe! Il y a une arrogance avec les monuments", déplore un des principaux architectes français qui a requis l'anonymat.

Pour Denis Dessus, président de l'Ordre des architectes, "prendre comme principe qu'il faut aller très vite pour un bâtiment qui frise le millénaire est une erreur. Il ne faut surtout pas réduire le temps des études qui conditionnent la pertinence des travaux".

Un délai de cinq ans - deux ans environ pour assainir et enlever les gravats, faire les diagnostics, sélectionner les entreprises, commencer les préparatifs, et trois ans environ pour le chantier lui-même - obligerait à renoncer à la reconstitution de la magnifique charpente en bois à l'ancienne.

"L'architecte en chef des monuments historiques devra déterminer si nous devons reconstruire la version décrite par Victor Hugo, celle que nous connaissons avec l'interprétation néo-gothique de Viollet-le-Duc ou si nous devons imaginer une cathédrale du XXIe siècle", remarque M. Dessus.

Pour autant, "il ne sera en tout cas ni possible ni pertinent de reconstruire à l'identique. Probablement, il faudra s'orienter vers une charpente plus légère, cohérente avec l'état des superstructures conservées, et qui pourra être optimisée par les techniques numériques actuelles".

"Sur une enceinte affaiblie par le feu, une charge telle que celle de l'ancienne charpente pourrait présenter un problème", souligne Jean-Michel Wilmotte, architecte qui a construit l'église russe à Paris.

L'essentiel, selon lui, "c'est de retrouver l'élancement, la proportion, l'échelle" de cette église.

Il propose le recours au titane, trois fois moins lourd que le plomb utilisé dans l'ancienne construction, et le remplacement du bois par l'acier, deux fois moins lourd.

Les travaux "peuvent être très rapides, surtout si on installe un chantier peu éloigné en bord de Seine", suggère-t-il.

"Cinq ans est un délai très court pour une charpente en bois", note l'architecte Christiane Schmuckle-Mollard, qui a travaillé à la restauration de la cathédrale de Strasbourg. Or "des solutions s'offrent - le métal, le bois en lamellé-collé, le béton", dit-elle, citant la charpente de Reims reconstruite après-guerre avec des éléments de béton.

"Que la température retombe" 

Pour Patrick Ponsot, il faudrait une quantité énorme de chênes - 1.300 arbres - et un long délai pour sécher ces bois.

"Il faut que retombe la température dans les esprits. Sinon on ne sait pas de quoi on parle", s'insurge-t-il, en soulignant la méconnaissance de la complexité de la restauration historique.

Pour l'ancien ministre de la Culture Jack Lang, plusieurs chantiers ont été exécutés en trois-quatre ans depuis les années 80 et "on ne pourrait pas retrouver le bois d'origine" de la charpente, alors qu'il existe "des matériaux plus légers, plus solides que le bois".

Rendu public mercredi par le Premier ministre Edouard Philippe, le "concours international d'architecture" pour la flèche de Notre-Dame fait débat. Ce concours devra déterminer s'il faut reconstruire la flèche, et si oui comment: "à l'identique, ou s'il faut (doter) la cathédrale d'une nouvelle flèche adaptée aux techniques et aux enjeux de notre époque", selon Edouard Philippe.

Certains y voient la volonté d'Emmanuel Macron de laisser sa marque comme François Mitterrand avec la pyramide, sans respect du patrimoine ancien.

Mais Patrick Ponsot observe qu'un concours avait été déjà organisé en 1853 pour la flèche de la cathédrale, gagné par Jean-Baptiste Lassus et Viollet-le-Duc.

Jack Lang observe qu'au XIXe siècle déjà, "Viollet-le-Duc avait fait oeuvre d'innovation, en inventant des formes qui n'étaient pas celles du XIIIe. Il faut trouver pour la nouvelle flèche des solutions ingénieuses, plus solides".

Mais, pour l'arrière arrière petit-fils de Viollet-le-Duc, ne pas rebâtir la flèche "serait amputer la cathédrale d'un élément qui lui appartient".

Jean-Michel Wilmotte verrait bien la prochaine flèche en verre, en écho visuel à la Pyramide du Louvre. "Ce serait magnifique. On pourrait raconter l'histoire de la cathédrale en la gravant dessus..."