"Le online est passé offline" : voilà comment Véronika Dorman, journaliste à Moscou, décrit le passage des revendications démocratiques de la toile à la rue. Les réseaux sociaux sont, depuis la révolution verte, en Iran, devenus les vecteurs phares des citoyens désireux de s’unir et de s’organiser. Les révolutions arabes ont fait de certains bloggeurs des "stars", à l’image de Lina Ben Mhenni, jeune Tunisienne de 27 ans, sérieusement pressentie pour le prix Nobel de la Paix 2011.

En Russie, le bloggeur Alexey Navalny est considéré comme celui qui a mis le feu aux poudres en traitant publiquement Russie Unie du parti des "voleurs et des escrocs". "Il représente cette nouvelle génération de militants qui émergent dans la rue. Ces manifestations sont les conséquences directes des élections législatives de décembre. Les conséquences profondes sont à rechercher dans les tendances lourdes que sont l’exaspération face à la corruption, au déni de démocratie" explique Aude Merlin, chargée de cours à l’Université Libre de Bruxelles. Une tendance désormais étudiée pour tenter d’en comprendre les rouages virtuels qui mèneront, demain, peut-être, les grands de ce monde à devoir, plus que jamais, écouter le peuple.

Objectif du régime : russifier le web

"L’opposition russe, politique ou apolitique, a très bien compris le pouvoir du web, contrairement au régime" explique Véronika Dorman. "Ils ont, dès le début des manifestations, publiés quasiment chaque seconde l’avancée de leurs débats, de leur travail. Ils ont fait des sondages sur les sujets qu’ils voulaient aborder lors de tables rondes, sur quelles places ils voulaient se réunir, etc … Internet est devenue cette espèce de tribune libre de la place publique". Du côté du régime, le web n’est encore utilisé que pour le rendre victime de cyber-attaque et l’empêcher de faire foisonner les envies de démocratie. Mais "les événements du ‘printemps arabe’ ont accéléré la prise de conscience de la politisation du Web par les autorités russes" explique Julien Nocetti, chercheur au Centre Russie/NEI de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Il est l’auteur d’un rapport intitulé : "Le web en Russie : de la virtualité à la réalité politique ?". "Multipliant les projets dans la sphère numérique, l'État est devenu un acteur ‘proactif’ du Web " explique-t-il. "Le régime tente de modeler l'espace d'information national et de diffuser des messages politiques qui lui sont favorables. L'objectif est de ‘russifier’ le Net, c'est-à-dire de calquer les frontières numériques sur les frontières physiques, afin de faire émerger une ‘voie russe’ sur le Web. (…) Le projet de créer un moteur de recherche d'État, l'adoption de l'open source (logiciels libres) par les différents organes du pouvoir pour se distancer des géants américains de l’informatique, ou le lancement d'un nom de domaine en cyrillique, relèvent de cette logique".

La psychothérapie nationale par le web

A ceux qui voient dans les manifestations actuelles la mise sur pied progressive d’une "révolte 2.0." en Russie, Julien Nocetti répond : "Tant les spécificités du développement d’Internet en Russie que les particularismes de la société russe envers le politique rendent cette perspective irréaliste à court et moyen termes. Les élections parlementaires (décembre 2011) et présidentielles (mars 2012) sont, en fait, l’occasion pour certains hauts responsables politiques de mettre en avant une régulation plus ferme du Web". Vladimir Poutine, présenté comme maîtrisant très peu les outils d’Internet contrairement à Medvedev, se connecte à la réalité du terrain web sous forme d’un activisme particulièrement offensif sous forme, notamment, de cyber-attaque. Avant de conseiller à ceux qui l’entourent, de "faire usage du Web à des fins de psychothérapie nationale".

D’une manière ou d’une autre, le net a fait son entrée sur le territoire russe et chacun doit s’y adapter. A sa manière …