International

La Corée du Nord est le pays le plus fermé au monde, le plus militarisé aussi. Totalement isolés, les 24 millions d’habitants ne disposent d’aucune liberté individuelle. Le modèle sectaire et l’idolâtrie du régime, le service militaire de 10 ans, les camps de concentration et les exécutions spectaculaires font régulièrement la Une de la presse. Quels mythes ? Quelles réalités ? Spécialiste de la Corée du Nord et Directeur de l'Institut d'Histoire sociale, le chercheur français Pierre Rigoulot est l’Invité du samedi de LaLibre.be.


Quelles sont les origines du régime stalinien en Corée du Nord ?

Depuis 1919, la Corée tout entière était une colonie japonaise. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Soviétiques ont attaqué le Japon après les bombardements nucléaires à Hiroshima et Nagasaki. Jusque-là, l’URSS s’était abstenue d’entrer en guerre contre le Japon alors que l’ouverture de ce nouveau front à l’Est aurait pu soulager les Américains dans le Pacifique. L’armée soviétique est entrée en Corée en août 1945 par le Nord. Washington proposa alors une occupation militaire conjointe. Staline accepta cette proposition afin de ne pas se fâcher avec son grand allié. Les troupes russes s’arrêteraient au 38ème parallèle, laissant les Américains occuper le Sud du pays.

© IPM

Officiellement, cela devait être une occupation provisoire ?

Oui, on parlait d’une occupation administrative et seulement provisoire. Mais en 1948, rien n’avait bougé. Pire, chacun accusait l’autre de mauvaise foi et de bloquer l’organisation prévue d’élections générales et conjointes pour former un seul Parlement. Au mois d’août de cette année-là, on constitua au Sud une ‘République de Corée’ et quelques semaines plus tard une ‘République démocratique et populaire de Corée’ au Nord. Sans surprise, les généraux soviétiques poussèrent à la mise en place d’un Etat socialiste conforme à leur modèle. Mais en juin 1950, le capitaine Kim Il Sung propulsé au pouvoir par les Soviétiques envahit le Sud par surprise. Kim Il Sung est le père de Kim Jong-il et grand-père du dictateur actuel Kim Jong-un.

La Guerre de Corée durera 3 ans.

Le Nord l’aurait emporté si les Américains n’étaient pas intervenus à la demande de l’ONU. Les Chinois envoyèrent des centaines de milliers de soldats pour sauver leur protégé Kim Il Sung. Cette guerre atroce, qui fit plus d’un million de morts, ne cessa qu’en juin 1953. La paix n’a jamais été signée. Depuis 62 ans, ces deux Etats se regardent en chien de faïence.

La dictature nord-coréenne a-t-elle immédiatement été sanguinaire ?

Oui. Les communistes, mis en place par les Soviétiques, se débarrassèrent de leurs adversaires nationalistes. Le leader de ces derniers, Cho Man Sik, fut arrété et traduit en justice en 1946 puis exécuté un an plus tard. La Corée du Nord devint un satellite de l’URSS stalinienne. Comme elle, elle eut ses arrestations arbitraires, ses camps de concentration, son parti unique, son idéologie unique et obligatoire, sa propagande incessante et un culte de la personnalité, omniprésent dans les rues, les transports en commun, les écoles, les lieux de résidence. On compte aujourd’hui, dit-on, près de 30.000 statues des leaders du pays !

© REPORTERS

Comment ce pays a-t-il obtenu la technologie permettant de créer une bombe atomique ?

On ne le sait pas vraiment. Pour leurs missiles, les Nord-Coréens sont partis des scuds soviétiques qu’ils ont progressivement améliorés. Mais on ne sait pas trop comment ils ont commencé la production de leur arsenal nucléaire. Certains évoquent des savants soviétiques achetés à prix d’or, mais ce n’est qu’une rumeur. Plus récemment, ils ont échangé leur technologie balistique contre des informations nucléaires de la part du Pakistan et de l’Iran. C’est pourquoi les missiles iraniens et pakistanais actuels, c’est de la technologie nord-coréenne !

Que penser des menaces – souvent virulentes – du président et des défilés pharaoniques de l’armée ?

Les Etats totalitaires vivent toujours sous tension : ‘on est entouré d’ennemis, serrons les rangs autour de notre leader bien-aimé’, etc. Mais les Nord-Coréens utilisent des expressions largement exagérées, limite impossible : ‘Nous allons noyer Séoul dans un océan de flammes !’, ‘Nous allons écraser ces chiens impérialistes’, etc. Les défilés sont à l’unisson dans le même style : ‘Le monde est une menace, mais nous pouvons résister, nous sommes déterminés’. Il faut bien comprendre que dans ce pays, le service militaire dure près de dix ans !

© Reporters

La succession en 2012 de Kim Jong-il par son fils Kim Jong-un, qui a fait ses études en Suisse, était perçue comme une lueur d’espoir par les Occidentaux. Mais le printemps nord-coréen ne viendra pas par lui apparemment ?

N’oubliez pas que Fidel Castro a été formé dans un collège de jésuites ! Quant à Kim Jong-un, les illusions qu’on a pu avoir ici et là se sont vite dissipées. Trop rapidement formé, trop jeune (il a la trentaine) pour être vraiment respecté par de vieux généraux et maréchaux, Kim Jong-un s’est révélé un dictateur violent, capable de liquider physiquement des gens de sa famille ! Si l’on fait les comptes de proches éliminés en 2014, on arrive à une quinzaine de personnes ! D’un autre côté, il a introduit des éléments de modernité. Il promeut par exemple la formation de ’hackers’ et envoie des travailleurs outre-mer. Ces derniers partent en groupes sous haute surveillance et laissent leur famille dans le pays. Comme l’Etat ponctionne une bonne partie de leur salaire, ça lui rapporte de l’argent (plus d’un milliard de dollars par an dit-on). C’est une manière d’utiliser à son profit l’envie de sortir de Corée du Nord.

Aucun Nord-Coréen ne choisit lui-même son métier, c’est l’Etat qui attribue les postes selon ses besoins. Quelle liberté leur reste-t-il ?

Choisir son métier serait une manifestation dangereuse d’individualisme ! Je le répète : on est dans un Etat totalitaire ! L’individu n’est rien et doit se sacrifier pour l’Etat. On forme les gens, il y a des universités. On n’est pas dans une dictature du tiers-monde. Mais on forme des serviteurs de l’Etat. Le mot est faible d’ailleurs. Le modèle est plutôt celui d’une secte avec des gens dévoués corps et âme au Leader.

Y a-t-il régulièrement des réfugiés politiques qui tentent de fuir le pays vers la Chine ou la Corée du Sud ?

Oui. Il y a une petite colonie nord-coréenne de près de 30.000 personnes en Corée du Sud. Il y en a aussi en Chine où il existe une minorité coréenne dans les provinces qui jouxtent la Corée du Nord. Mais maintenant, il y a même des Nord-Coréens aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne. Je ne sais pas s’il y en a en Belgique. Et en France, ils ne sont pas plus d’une vingtaine. Ces dernières années, on avait entre 2.500 et 3.000 réfugiés par an qui arrivaient en Corée du Sud. Mais leur nombre a baissé depuis la venue au pouvoir de Kim Jong-un : les contrôles à la frontière sont renforcés, la télévision qui parlait très rarement d’eux insiste maintenant sur l’enfer qu’ils trouvent à Séoul, monte en épingle les rares cas de retours volontaires de réfugiés qui ne s’étaient pas adaptés à une société bien différente.

Des tentatives de soulèvement sont-elles parfois organisées ?

J’ai entendu parler de heurts avec la police, notamment parce qu’elle avait voulu supprimer des marchés spontanément organisés par des paysans. Mais des soulèvements, non…

Ces Nord-Coréens sont-ils conscients de cet isolement et des libertés existantes dans d’autres pays ?

Certains en sont conscients. Les réfugiés racontent souvent qu’ils ont entendu une émission de radio du Sud, ou qu’ils ont entendu le récit de gens qui revenaient émerveillés de Chine. Et puis, il y a tout un trafic de dvd, cd, clefs USB chargées. Ce phénomène touche les gens plus aisés, les cadres. Mais la majorité ne sait pas encore bien ce qui se passe à l’extérieur et, à mon avis, c’est cela qu’il faut faire si l’on veut favoriser un changement en Corée du Nord : informer la population sur le monde extérieur. Les associations de défense des droits de l’homme et les journalistes ont bien fait leur travail. Nous sommes mieux informés de ce qui se passe en Corée du Nord. L’important, maintenant, c’est l’autre sens : il faut envoyer des infos sur le monde extérieur en Corée du Nord.

© Reporters

Il y a de nombreuses rumeurs sur les exécutions de tel ou tel haut dirigeant dans des circonstances à peine croyable (mangé vivant par des chiens affamés ou à coups de missile anti-aérien). Quelle crédibilité peut-on accorder à ces informations ?

Il faut être prudent. Des purges, des exécutions, on sait que cela existe. Et certaines ont été reconnues par les dirigeants nord-coréens eux-mêmes. Mais trop souvent on pare à notre ignorance en inventant. L’envie de décrocher un scoop conduit à des affabulations. C’est facile car le démenti lui-même, s’il a lieu, n’est ni crédible ni vérifiable. Les Nord-Coréens se sont rendus coupables d’exécutions publiques, parfois suivies de lapidation du cadavre de la part de ceux qu’on avait forcés à assister au ‘spectacle’. L’histoire nous a montré aussi que dans tous les Etats communistes, on pratiquait régulièrement des ‘purges’ de dirigeants. L’exécution d’un ministre est toujours plausible. Les détails seuls le sont moins.

Que sait-on sur les camps de concentration ?

On bénéficie de quelques témoignages forts en français et même en flamand ! On y parle de tortures, d’exécutions publiques de tout auteur d’une tentative de fuite manquée, de gens obligés de manger des rats tant ils ont faim, de travail épuisant, de bourrage de crâne, de séances de critiques et d’autocritiques publiques, de viols des femmes par les gardes, etc. On ne sait pas très bien combien il y a de détenus. 100.000 ? Peut-être… Les photos satellites sont claires à ce sujet, les camps existent. Leur nombre a tendance à se réduire. On doit être à environ une demi-douzaine de camps sévères et de longue durée ; mais vous avez aussi des dizaines et des dizaines de petits camps pour des ‘fautes’ plus légères, comme une tentative de franchissement illégal de la frontière.

Quels sont les partenaires économiques et commerciaux de la Corée du Nord ?

Le poumon de la Corée du Nord, c’est indéniablement la Chine. Sans le pétrole chinois, sans l’aide alimentaire chinoise, le pays ne survivrait pas. Les autres pays, même la Corée du Sud et la Russie ont des échanges beaucoup plus réduits. La Corée du Sud, cela doit être mentionné, fait vivre une zone économique spéciale et enclavée à Kaesong (Corée du Nord). Les Chinois ont des projets grandioses près de la frontière sino-nord-coréenne. Les minerais, les terres rares de la Corée du Nord intéressent particulièrement les Chinois et les Russes. Les infrastructures ferroviaires et routières, notamment, sont obsolètes et demanderaient à être modernisées. Les investissements étrangers intéresseraient bien les dirigeants nord-coréens. Mais toute ouverture leur semble une menace pour leur pouvoir.

© REPORTERS
Usine à Kaesong.

Donc la Corée du Sud, principal ennemi de la Corée du Nord, est aussi un partenaire économique ?

Oui, il y a de la part des gouvernements successifs de Corée du Sud une patience angélique avec cette Corée du Nord qui menace, qui insulte et parfois même qui exige de l'aide ! La gauche voulait montrer sa bonne volonté pour rétablir la confiance en faisait une politique qu'elle appelait la "sunshine policy". A partir de là, tout était permis : à court terme la baisse de tension et à long terme la réunification pacifique. La droite, elle non plus, n'a jamais coupé l'aide. Il faut comprendre que les gens du Nord, ce sont des frères en perdition, des frères égarés, des frères mal conseillés, mais des frères. Le sens de l'unité ethnique est très fort en Corée, au Sud comme au Nord...

On évoque régulièrement les famines. Y a-t-il une estimation du nombre de décès pour cause de faim ?

Il y a eu une grande famine au milieu des années 1990. Aujourd’hui encore, on peut seulement parler de disette dans certains endroits. L’estimation du nombre de victimes de cette grande famine et très difficile à faire aujourd’hui. Mais cela a été terrible et je parlerais volontiers de quelques centaines de milliers de personnes décédées. Loin de la capitale, les gens sont encore mal et trop peu nourris, mal soignés. Cela se répercute dans la taille des adolescents, qui mesurent en moyenne 15 cm de moins que leurs frères du Sud…

Ce pays stalinien a-t-il une classe sociale privilégiée ?

Oh oui ! Si vous habitez Pyongyang et que vous appartenez à une famille ‘révolutionnaire’, fidèle au régime, votre vie sera sans comparaison meilleure que celle d’un paysan ou d’un habitant d’une petite ville de province. Et puis, on voit se développer en douce, sous l’apparence d’entreprises du parti et de l’Etat, une véritable classe d’entrepreneurs clandestins dans le transport, les mines ou la restauration. Ceux-là s’enrichissent vraiment et expliquent en partie que la situation économique de la Corée du Nord a plutôt tendance à être moins mauvaise…

Qui peut changer ce régime ?

La population ? Difficile : elle subit la propagande et est très encadrée et surveillée. Mais qui sait comment elle réagira en prenant peu à peu conscience de tout ce dont elle manque grâce, entre autres, aux informations qui lui arriveront de l’extérieur ? Les cadres ? On peut toujours imaginer une révolution de palais. Je suis sûr que certains de ces cadres lorgnent avec envie du côté de la Chine. Mais ils se taisent, naturellement. Dernière hypothèse : l’évolution lente du régime sous l’impulsion du dirigeant actuel. Ses assassinats ne sont pas contradictoires avec des réformes possibles. Rappelez-vous Khrouchtchev, le sympathique réformateur de l’URSS, écrasant le soulèvement de Budapest.


Entretien : Dorian de Meeûs