Le clivage entre partisans de l'armée et pro-démocrates s'est encore creusé au lendemain des législatives en Thaïlande: militaires et opposition revendiquent le droit de former un gouvernement tandis que les accusations de fraude se multiplient.

"Je mettrai ce pays sur la voie de l'unité et de la réconciliation pour le faire avancer", a déclaré mardi le chef de la junte Prayut Chan-O-Cha, confiant dans ses chances de victoire et allant jusqu'à jouer quelques notes de flûte devant les caméras.

Les militaires devraient en effet conserver le pouvoir car, depuis leur coup d'Etat en 2014, ils se sont assurés le soutien du Sénat, dont ils nomment les 250 membres. Ils ont aussi fait adopter un système électoral complexe destiné à prendre en otage leur principal rival, le parti d'opposition Pheu Thai lié à leur bête noire: l'ex-Premier ministre en exil Thaksin Shinawatra.

Numériquement, la faction pro-armée, le Palang Pracharat, a surpris, engrangeant le plus de voix, plus de 7,5 millions, ce qui lui permet de s'assurer une légitimité certaine. Mais, elle n'a pas obtenu la majorité et ne peut donc gouverner seule.

Et le Pheu Thai a raflé pour le moment le plus de sièges à la Chambre des représentants, avec 137 députés élus, alors que le Palang Pracharat n'en a gagné que 97. 150 sièges restent encore à pouvoir dans cette chambre et les résultats définitifs seront publiés d'ici le 9 mai.

Les deux camps revendiquent le droit de former un gouvernement, ce qui laisse augurer de journées, voire de semaines, de négociations houleuses avec d'autres petits partis pour réunir une majorité suffisante à la chambre basse.

Faiseurs de roi 

De nouveaux acteurs pourraient les y aider. Le parti Bhumjaithai (Fierté Thaïe), dont les dirigeants ont fait campagne avec succès pour la libéralisation du cannabis à des fins médicales comme complément de revenus pour les paysans, peut faire à lui seul basculer la majorité de la Chambre des représentants vers ou contre le parti de la junte.

Et Future Forward ("En avant l'avenir"), fondé par Thanathorn Juangroongruangkit, pourrait être un allié pour le Pheu Thai. Il a été plébiscité par de nombreux jeunes qui se rendaient aux urnes pour la première fois, raflant plus de 5 millions de voix. "Nous sommes ici parce que nous voulons faire pression pour un changement authentique", a déclaré à l'AFP le télégénique multi-millionnaire, âgé de 40 ans.

Son score montre en tous cas que le vieux clivage politique entre les factions "Rouges" -- jusqu'ici très présentes dans les campagnes -- et l'élite conservatrice, les "Jaunes" -- d'habitude plébiscitée par les villes -- est dépassé.

"Pour la première fois depuis le début des années 2000, une troisième voie est possible", relève Thinitan Pongsudhirak, professeur de sciences politiques à l'université Chulalongkorn de Bangkok. "Le clivage est désormais générationnel entre des jeunes qui veulent plus de démocratie et de liberté et une frange plus âgée attachée aux autorités traditionnelles", renchérit Eugénie Mérieau, spécialiste de politique thaïlandaise.

Des irrégularités constatées

Par ailleurs, de nombreuses allégations de fraude de la part de la junte continuaient d'entacher le scrutin. Près de 2 millions de bulletins de vote ont été invalidés, soit 5,6% des voix, relève l'observatoire des élections en Asie ANFREL, une statistique "élevée" par rapport à une moyenne habituelle de 2 à 3%.

Les erreurs de la Commission électorale, qui a publié des résultats confus et contradictoires, sont aussi au centre des critiques. Plus de 700.000 personnes ont réclamé dans une pétition en ligne la dissolution de cette autorité entièrement nommée par la junte. Des ratés qui font les affaires du clan Shinawatra. Lundi, dans un entretien à l'AFP à Hong Kong, Thaksin Shinawatra a qualifié le scrutin de totalement "truqué".

Ses partisans pourraient-ils descendre à nouveau dans la rue et le pays plonger dans un nouveau cycle de violences dont il est coutumier? Certainement pas avant le couronnement du roi, Rama X, prévu début mai. "Cela serait considéré comme un manque de respect envers le monarque" considéré comme une quasi-divinité dans le pays, explique Sophie Boisseau du Rocher de l'Institut français des relations internationales (IFRI).

"Le cas de la Thaïlande est passionnant, car il illustre la difficulté de faire émerger la démocratie à l'occidentale en Asie du Sud-Est", conclut-elle.