ENTRETIEN

La réalité a largement dépassé la fiction évoquée dans «La Tour infernale» de John Guillermin et Irwin Allen. Chacun a en mémoire les images de ce grand classique du film catastrophe et y pense face à l'incroyable effondrement des deux tours du World Trade Center, d'autant plus incroyable qu'il a été voulu, provoqué, prémédité. Signe de puissance depuis l'Antiquité, les tours sont une cible particulière dont la symbolique n'échappe pas au psychologue-psychanaliste Jacques Roisin, spécialiste des traumatismes de victimes de guerres et d'agressions.

Fierté des Américains, grand chantier du vingtième siècle, les «twin towers» qui, avec leurs 110 étages et leurs 410 mètres de haut, sont les plus hautes tours de New York et les quatrièmes du monde représentent la toute puissance américaine. Quel impact psychologique peut avoir l'attaque dont elles viennent d'être la cible?

Ces attentats vont inévitablement marquer l'histoire des Etats-Unis car on a détruit des monuments symboles. L'élévation des tours a toujours existé dans l'histoire de l'humanité. Au Moyen Age, les tours, les beffrois, les donjons étaient un signe de puissance. La tour symbolise l'élévation, la permanence - elle est un point de référence fixe- et défie la pesanteur. Elle a aussi une connotation religieuse qui date d'avant le monothéisme et est synonyme d'orgueil comme le montre la Tour de Babel, vécue comme une injure à Dieu.

Ici, le World Trade Center représente clairement la puissance américaine et c'est donc l'image de cette puissance qui est mise à mal. L'attaque du Pentagone vise, elle, directement la force militaire et la Sécurité de la première puissance mondiale. Nous n'entrons pas, pour le moment, dans une logique stratégique de guerre, mais bien dans une logique de défi.

Pour la population américaine, cela ne peut être vécu que comme une humiliation narcissique qui sera rapidement suivie par une colère contre les auteurs de cette humiliation. De tels actes marquent l'histoire d'un peuple, provoquent un désir de vengeance, deviennent une référence nationaliste. Les Serbes, par exemple, se réfèrent à la bataille du 28 juin 1389, date à laquelle les Ottomans les ont littéralement écrasés. Le 28 juin, jour de la défaite, est devenu la date de la fête nationale en Serbie. Plus près de chez nous, et comme chacun le sait, le Traité de Versailles a été vécu comme une humiliation par les Allemands avec les conséquences qu'on connaît.

Que dire des réactions de panique observées aux Etats-Unis ?

Vu l'ampleur de la catastrophe, on peut comprendre cette panique. C'est toute la sécurité de leur monde vécu qui s'effondre et cette peur va probablement se focaliser sur tout ce qui peut évoquer l'invulnérabilité américaine comme les aéroports, les gares, les lieux publics.

Dans les tours, les survivants ont connu un grand traumatisme. Quelles peuvent être leurs réactions?

L'événement est d'autant plus traumatisant qu'il est arrivé par surprise. Les victimes ont alors une réaction d'incrédulité qui équivaut à un mécanisme de défense. Le caractère extrême, apocalyptique des faits peut aussi entraîner une peur extrême. Les gens s'affolent, sont prêts à faire n'importe quoi à n'importe quel prix, comme sauter du 110e étage, pour être en dehors de l'horreur. Ils préfèrent mourir que de rester coincés dans une telle situation. Les survivants vont aussi être très éprouvés par la proximité vécue avec la réalité de la mort. Ils sont en outre confrontés de près à la barbarie humaine et c'est pour eux une désillusion terrible et une grande souffrance qui renforcent le côté traumatisant de pareil attentat.

Les Américains sont les spécialistes de l'aide psychologique d'urgence. Comment vont-ils aider les victimes ?

Depuis la guerre du Vietnam, ils ont en effet mis de grands moyens en place pour offrir une aide psychologique aux victimes de guerres et de catastrophes. Ils vont apporter des remèdes collectifs, dépêcher des équipes de psychologues et d'assistants sociaux sur place pour que les gens se sentent soutenus, puissent s'exprimer et être entendus. Ils en auront bien besoin.

© La Libre Belgique 2001