venezuela portrait

Il était comme le Venezuela : de sang-mêlé indien, européen et africain. Comme ce pays qui a produit le plus de reines de beauté, il était sentimental, bruyant, généreux et aimait à se donner en spectacle. Comme cette nation qui voue un culte aux héros, il avait un faible pour la grandiloquence et se montrait incapable de résister à la tentation d’un coup de gueule machiste ou à une belle histoire. Hugo Chavez, le plus influent chef d’Etat latino-américain de ce début de siècle, est mort hier à Caracas, emporté par le cancer pelvien qui l’avait frappé en 2011. Il est pleuré sur tout le continent, où il est devenu un symbole de la gauche et de l’attention portée aux humbles.

Issu d’un milieu pauvre

Humble il est né, en 1954, dans la localité de Sabaneta, fils d’instituteurs ruraux. Et humble il grandit, chez sa grand-mère, dans une hutte de palmes au sol de terre battue, avec son frère aîné - les plus petits demeurant avec les parents, dans un environnement à peine plus confortable.

Humble, oui, mais ayant au cœur le culte de son arrière-grand-père, qui sema les enfants à tous vents, le guérillero Pedro Perez Delgado. Surnommé "Maisanta" par les Vénézueliens, ce dernier participa à l’attaque qui tua le dictateur Joaquin Crespo, en 1898, un épisode célébré par les chansons de geste ("corridos" en espagnol d’Amérique latine) qui sont, aujourd’hui encore, le fond culturel de ces plaines ("llanos") dont Chavez est issu.

Les parents Chavez sont pauvres mais travailleurs et résolus. Ils réussiront à envoyer cinq fils au collège, dans la petite ville voisine de Barinas. Hugo s’intéresse peu à la politique, bien que son père soit démocrate-chrétien et ses meilleurs amis fils d’un ex-prisonnier politique communiste. Ce qui l’enthousiasme, c’est le théâtre, la poésie, Bolivar - le héros unificateur des indépendances sud-américaines - les chansons traditionnelles des "llaneros" (paysans et cavaliers des plaines, version locale du "gaucho" argentin). Et le sport. Celui qu’il préfère, comme la majorité des Vénézueliens, est le base-ball américain et il rêve d’égaler son héros, le jeune joueur Isaias "Latigo" Chavez (sans liens de parenté), tué dans un accident d’avion, qui parvint dans la ligue de base-ball des Etats-Unis.

Hugo Chavez aime tant ce sport qu’il s’engage, à 17 ans, pour pouvoir jouer dans la ligue de l’armée vénézuélienne. C’est à l’armée qu’il aiguise ses connaissances politiques, avec des camarades. Il se plonge dans les livres d’histoire; s’intéresse au chef d’Etat panaméen, le général Omar Torrijos, qui, dans ces années 70, récupéra le canal des mains des Etats-Unis; voyage au Pérou avec d’autres cadets, où ils rencontrent le chef de la junte militaire de gauche, Juan Velasco Alvarado, qui nationalisa le pétrole et lança une réforme agraire.

A l’académie militaire, il se forge, avec quelques camarades, une idéologie nationaliste de gauche, le "Bolivarianisme", façonnée sur les idéaux anti-impérialistes du "Libertador" et teintée de castrisme et des idées du libéral de gauche colombien Jorge Eliecer Gaitan et du socialiste chilien Salvador Allende. Peu à peu, le turbulent "llanero" oublie son rêve d’être un second Latigo Chavez : sa voie est différente, il le sent. Alors il se rend au cimetière de Caracas où gît le joueur fauché en pleine jeunesse et, sur sa tombe, explique au défunt que, désormais, Hugo Chavez suivra son propre chemin.

En 1975, il est diplômé sous-lieutenant et entre dans la carrière militaire. Il se marie avec Nancy Colmenares, connue à Barinas, où il est basé. Il doit y combattre une guérilla sur le déclin, Bandera Roja (Drapeau rouge), dont certains éléments idéologiques ne laissent pourtant pas de le séduire. Cela ne l’empêche pas d’enchaîner promotions et décorations et de mener joyeuse vie : sa faconde de "llanero", amoureux des proverbes et des histoires enjolivées - un Méridional, dirait-on en français - en font le roi des fêtes.

En cachette, cependant, dans ce pays pétrolier où les pauvres restent pauvres et où la corruption ne cesse de croître, l’officier rencontre des politiciens de gauche, voire les aide, toutes choses interdites aux militaires.

En 1989, la révolte populaire du "Caracazo" (formé sur le mot Caracas), provoquée par la politique d’austérité appliquée par le président social-démocrate Carlos Andres Perez, sur indication du Fonds monétaire international (FMI), vient renforcer les convictions de Chavez : le capitalisme ultra-libéral est une calamité pour les peuples. Ces émeutes de la faim font officiellement 372 morts - cinq fois plus, dit la rue. Malade, l’officier ne participe pas à la répression; et loupe cette occasion de prendre le pouvoir, dira-t-il plus tard.

Mais son action souterraine commence à être connue et des civils rejoignent les rangs de son organisation secrète, MBR-200 (Mouvement pour la révolution bolivarienne, dont on a fêté en 1983 le 200è anniversaire). Il est arrêté, avec des camarades, sur soupçon de complot, puis libéré, faute de preuves.

Début 1992, il est colonel d’un bataillon de parachutistes lorsqu’on lui annonce son prochain transfert à la frontière colombienne. Il avance le coup d’Etat qu’il prépare car, une fois là-bas, toute sédition sera impossible. Le 4 février, il passe à l’action avec 350 officiers et sous-officiers et 2000 hommes de troupe. Mais ils échouent et Chavez est condamné à la prison.

C’est l’époque où le pays entier apprend son nom et le surnomme bien vite, machisme oblige, "El Cuatriboleado" (celui qui a quatre boules). Le jeune officier parachutiste au physique avantageux est adulé par nombre de Vénézuéliennes - y compris des diplomates, nous pouvons en témoigner - et Vénézuéliens, qui n’hésitent pas à célébrer ouvertement le détenu qui a voulu renverser un régime corrompu. Et qui continue à défier le pouvoir : c’est de sa cellule que Chavez a enregistré un appel à l’insurrection populaire diffusé à l’aube du 27 novembre 1992, lorsque le MBR-200 tente un nouveau coup et échoue encore.

Le salut d’Hugo Chavez viendra d’une promesse électorale : celle de le libérer, faite par le démocrate-chrétien Rafael Caldera, qui arrive à la Présidence en 1994, soutenu par les communistes. Pour l’officier putschiste, une autre vie commence : la politique.

Réformer en profondeur

Il crée un parti nationaliste de gauche, le Mouvement Cinquième République et, divorcé de Nancy, épouse en 1997 une journaliste, Marisabel Rodriguez (dont il divorcera en 2004). Le 6 décembre 1998, il est élu Président avec 56 % des voix, à l’issue d’une campagne le présentant comme "le fléau de l’oligarchie et le héros des pauvres".

Mais diriger l’Etat ne lui suffit pas : il veut réformer le pays. Pour ça, il faut une nouvelle Constitution, donc une nouvelle assemblée législative; pour l’obtenir, il met en jeu sa présidence et gagne sur toute la ligne : référendum pour tenir de nouvelles législatives ("oui" à 92 %); assemblée constituante majoritairement "chaviste"; référendum sur la nouvelle Constitution ("oui" à 72 %); présidentielle de 2000 (59,5 %).

Sa politique en faveur des pauvres (notamment la nationalisation et redistribution de latifundios pas ou peu exploités et dont le titre de propriété est douteux, ce qui n’est pas exceptionnel dans un pays longtemps mené par la corruption) lui aliène l’élite vénézuélienne et son activisme "anti-impérialiste" en fait la bête noire des Etats-Unis. Ces deux forces anti-Chavez se rejoignent à l’occasion de l’effondrement des prix pétroliers qui suit les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles de New York. Alors que le patronat vénézuélien et certains syndicats de l’industrie pétrolière entretiennent la protestation contre les mesures en faveur des pauvres, Chavez met à la porte les patrons de la Compagnie nationale des pétroles, en avril 2002; patronat et syndicats du pétrole appellent à la grève. Une manifestation de protestation réunissant 200 000 personnes, qui doit marcher sur le siège de la compagnie pétrolière, est déviée contre le palais présidentiel, où contre-manifestent des pro-Chavez. Affrontements mortels. Le chef d’état-major et des officiers demandent la démission de Chavez et menacent d’attaquer le palais et ses partisans. Chavez n’imite pas Allende; il se rend et est détenu dans une base militaire.

Le chef du patronat prend le pouvoir, destitue les députés et les maires élus depuis l’arrivée au pouvoir de Chavez, les membres du Tribunal suprême, du ministère public, de la Cour des comptes et du Conseil électoral. Mais les habitants des quartiers pauvres de Caracas ne veulent pas d’un retour au statu quo ante; ils descendent dans la rue, poussant des militaires loyalistes à résister au coup d’Etat. Deux jours après le putsch - soutenu par des officiers américains à Caracas et l’ambassadeur d’Espagne - Chavez est de retour au palais de Miraflores et appelle la nation au calme en brandissant un crucifix.

Deux ans plus tard, il gagne un référendum convoqué pour le révoquer (pratique qu’il a introduite) par 58 % des votants contre sa destitution. Puis la présidentielle de 2006 par 63 %. Son seul échec électoral date de 2007 : un référendum sur une série de réformes constitutionnelles, dont la possibilité qu’un Président effectue plus de deux mandats. Cette réforme sera cependant proposée seule à un référendum en 2009 et adoptée. En octobre 2012, Chavez est réélu avec 55 % des votes.

S’il maintient une majorité malgré l’intense propagande hostile de l’élite vénézuélienne et des Etats-Unis, ce n’est pas par la fraude; Jimmy Carter a déclaré en 2012 : "Sur les 92 élections dont nous avons surveillé le déroulement, je dirais que le processus électoral du Venezuela est le meilleur du monde". Chavez a la majorité des votes parce que la majorité des Vénézueliens sont pauvres et approuvent sa politique.

L’ex-parachutiste a en effet profondément bouleversé le statu quo en faveur des riches, en vigueur jusque-là. Alors que 70 % des Vénézuéliens n’avaient pas accès aux soins, il a créé un système de santé servant aussi les pauvres et ajouté plus d’un an à l’espérance de vie de ses compatriotes. Diminué de moitié le nombre de pauvres et fait passer le chômage de 15 % à 6,5 %. Construit 200 000 logements modestes avec la main-d’œuvre gratuite des bénéficiaires. Multiplié le nombre de jeunes ayant accès à l’université et éradiqué l’analphabétisme, constate l’Unesco. Il a mis en place des microcrédits pour développer les PME. Imposé une majorité de l’Etat dans les entreprises des secteurs stratégiques de l’économie. Créé une banque de semences et interdit la pêche intensive pour préserver les ressources. Le tout financé par les revenus du pétrole, qui n’avaient jamais, jusque-là, enrichi que l’élite.

Et s’il est la figure de proue de la gauche latino-américaine, c’est qu’il a mis en pratique le credo de Bolivar. Il fournit en pétrole, à prix réduit, une douzaine de pays pauvres du continent (et d’ailleurs) dirigés par des gouvernements de gauche ou centre-gauche, pourvu que ceux-ci investissent le gain dans le développement.

Pied de nez aux Etats-Unis

Chavez a été le moteur d’institutions destinées à mettre l’Amérique latine à l’abri de la longue tutelle de Washington : l’ALBA (Alternance bolivarienne des Amériques) qui contrecarre le projet de Zone de libre-échange des Etats-Unis; le Bancosur, qui se veut une alternative au "cartel" des institutions financières de Bretton Woods qui ont, dans les années 90 et 2000, imposé des politiques d’austérité et de privatisation désastreuses (exportation massive des bénéfices privatisés, émeutes de la faim, etc). La Celac (Communauté des Etats latino-américains et des Caraïbes - 33 pays) dont le président est, en 2013, le chef d’Etat cubain Raul Castro - véritable pied de nez aux Etats-Unis. Enfin, il étudie, avec le Brésil, la création d’une "OTAN du Sud" et diversifie ses fournisseurs d’armes pour desserrer l’étau de Washington, qui demeure son principal partenaire commercial.

Au passif de Chavez, on peut mettre son sous-investissement dans l’industrie pétrolière et son absence de diversification de l’économie, très dépendante de l’or noir. Ses alliances douteuses avec des régimes (l’Iran des ayatollahs, Khadafi, la Syrie) qui n’ont de commun avec Caracas que l’hostilité aux Etats-Unis. Son absence de répression des abus commis par ses militants dans la lutte contre leurs adversaires politiques. Sa complaisance à l’égard de la guérilla colombienne FARC. L’accroissement du banditisme, notamment lié au trafic de drogue, depuis qu’il est au pouvoir. L’instauration d’organes parallèles, les "cercles bolivariens", doublant les institutions officielles. L’usage récurrent des pouvoirs spéciaux que lui octroie sa majorité parlementaire.

Hugo Chavez rejoindra certainement le panthéon des dirigeants politiques qui ont marqué leur époque. Reste à savoir si le chavisme survivra à son décès : l’homme a beaucoup personnalisé son pouvoir; sa politique résistera-t-elle à la disparition de la magie du "llanero" ?