Dans le port de Brazzaville, il n’y a pas que des marins qui chantent, mais plutôt une ville entière qui mange, danse, dort et naît dans des docks délabrés et sous les vieux manguiers. Si bien qu’un flâneur non averti s’y méprendrait, s’agit-il d’un port ou d’un marché ? On y voit même des maraîchers qui cultivent sur les berges mornes des ciboules bien alignées. Une heure au Beach, le port fluvial qui relie les deux capitales les plus proches au monde, c’est très vite passé. Le curieux ambitieux pourrait y flâner toute la journée à contempler les mouvements mystérieux des foules mi-blasées, mi-affairées. -"Bonjour, Mundélé" ( "la Blanche" , en lingala, la langue du Haut-Fleuve). -"Bonjour Papa."

Monsieur Charles, l’œil un peu vitreux, doit être la centième personne qui me salue depuis la sortie du taxi, il y a moins de cinquante mètres. Il s’amuse, comme les autres, de me trouver esseulée en ces lieux peu fréquentés par les Blancs. "Vous faites quoi vous ici ?" Je l’interroge alors qu’il allume une cigarette. "Oh, moi je suis marketeur" , répond-il, en prenant la tangente. L’esprit du Beach seul sait pourquoi, je décide de le rattraper entre les taxis aguicheurs. Et de le choisir, lui, à cet instant imprévu et parmi la centaine d’autres badauds, pour m’accompagner pendant cette heure dans l’histoire du monde, sur la rive droite du fleuve Congo.

Le Beach, on y pénètre à pied, ou en taxi, ou sous des piles de matelas, ou avec un élégant baise-en-ville ou encore les mains vides, comme papa Charles. "Port autonome de Brazzaville" , annonce le fier écriteau surplombant l’entrée, comme une bannière de cirque. La guérite grillagée des policiers est désormais le refuge ombragé des vendeurs de madeleines, de jus et de crédits d’appel, au désarroi de l’étranger embarrassé et pressé d’acheter son ticket.

"Effectivement, moi j’aide les gens à comprendre comment ça marche, les formalités et tout et tout. J’assure que les marchandises montent à bord. Je peux aussi accompagner pendant la traversée." Escortée de mon apériteur marketeur Monsieur Charles, alias "le Parisien", j’entreprends la visite des lieux. "Normalement, vous passez d’abord là" , indique-t-il, en pointant du doigt un guichet discret. -"11 500 CFA (17 €) pour le canot rapide et vous traversez en dix minutes." -"Et avec le grand bateau, c’est combien ?" -"Oh, l’autre là, c’est 6 500 CFA (10 €), mais là-bas, il y a des tracasseries. Ici, c’est mieux."

L’embarcadère privilégié des canots rapides est proches de l’entrée, en contrebas du guichet discret. Les voyageurs autorisés en RDC patientent sur le belvédère improvisé jusqu’à ce que le manifeste des passagers soit publié. "Il faut rassembler au moins dix ou douze personnes pour partir. Mais avec 110 000 CFA (170 €), vous affrétez vous-même, vous quittez de suite."

"Le Parisien avec une femme blanche !" , s’exclament en lingala les bagagistes, manutentionnaires de fortune et autres dockers à brouettes, à notre passage. "Vous savez, moi j’ai bien connu l’Europe, Paris, la Porte de Clichy. En 1979, que j’étais arrivé. C’était Giscard d’Estaing à l’époque. Puis, en 1996, à cause du plan VigiPirate renforcé là, j’ai dû rentrer au pays."

L’embarcadère des tracasseries

On se dirige enfin vers l’embarcadère des tracasseries, se faufilant de nouveau entre les taxis et les piles de matelas. Des officiers me souhaitent la bienvenue. Il connaît tout le monde, Monsieur Charles. A 13 heures, le grand bateau arrive de Kin. Aussitôt, l’échelle de coupée placée, le quai s’emplit des effluves des retrouvailles familiales, des affrontements entre les douaniers émoussés et les marchands achalandés. "Il y a même des diamants, là-dedans" , me chuchote "le Parisien" à l’œil désormais bienveillant, épatant dans son rôle de guide.

Dans le port de Brazzaville, comme dans le port d’Amsterdam, il n’y a pas non plus que des marins qui meurent plein de drame. L’affaire "des disparus du Beach" est sans doute la seule tracasserie de l’histoire du port qui n’a pas circulé avec les eaux du fleuve Congo.

En 1999, au lendemain de la guerre civile, des centaines d’exilés étaient rapatriés depuis la RDC voisine. Leur traversée, sous les auspices du Haut Commissariat de l’Onu pour les réfugiés, s’était bien déroulée. Pourtant, une centaine d’entre eux, ou plus, ne franchiront jamais les enceintes du Beach. Evaporés, ou enfouis dans les eaux du fleuve, comme le veut la rumeur. Le procès, survenu en 2005, est encore controversé.

Bien avant le crépuscule, à 14 heures, puis à 16 heures, le grand bateau relèvera l’ancre, avec d’autres passagers, d’autres marchandises et d’autres tracasseries. Désormais, c’est l’heure du déjeuner. Avec Papa Charles, on va manger du poisson salé à l’ombre d’un manguier et au son d’un défilé de klaxons : c’est le mariage d’un douanier.