L’Université catholique de Louvain a remis, lundi à Bruxelles, le titre de docteur honoris causa à Jigme Thinley, l’un des artisans du concept de Bonheur national brut (BNB) qui inspire aujourd’hui les Nations unies dans sa quête d’un développement harmonieux. "Le bonheur n’est pas une humeur éphémère que vous avez maintenant et que vous n’aurez plus demain. Il s’agit d’un état profond que vous atteignez quand vos besoins intellectuels et physiques sont satisfaits ou que les conditions sociales, écologiques, politiques, culturelles sont en place pour y accéder." Rencontre avec ce haut dignitaire bhoutanais qui se "considère comme un homme heureux" .

Le bonheur est-il mesurable ?

C’est difficile. Le bonheur est une notion subjective, qui se base sur l’appréciation de chacun. Le choix de vouloir atteindre le bonheur ou non est un choix personnel; tout le monde n’est pas forcément intéressé. Le bonheur peut être effectif ou évaluatif. Le premier renseigne sur un état émotionnel : comment vous sentez-vous aujourd’hui, êtes-vous heureux ? Le second mesure votre degré de satisfaction par rapport à votre vie : les émotions sont mises de côté, vous pensez à votre carrière, à vos revenus, à votre santé, à vos relations avec votre famille, etc. On place ces deux aspects sur une échelle de 1 à 5 et on obtient quelque chose de quantifiable.

Vous avez pris la tête en 2008 du premier gouvernement démocratiquement élu au Bhoutan. De quelle manière avez-vous fait progresser le Bonheur national brut durant votre mandat de cinq ans ?

La responsabilité de l’Etat est de mettre en place les conditions nécessaires pour que, si une personne souhaite le bonheur, elle ait une chance raisonnable de pouvoir l’atteindre. Nous avons placé la notion de Bonheur national brut au centre de nos politiques publiques, ainsi que du système éducatif. D’une préoccupation de l’Etat, c’est devenu une philosophie guidant aussi les entreprises, la société civile, les autorités locales. Nous avons veillé à ce que le BNB soit central. Le rapport annuel sur l’état de la nation est structuré sur base des quatre piliers du Bonheur national brut : le développement socio-économique équitable et durable, la conservation du fragile environnement himalayen, la promotion de la culture et des valeurs humaines, la bonne gouvernance. Il évalue la manière dont nous avons progressé dans la mise en place des conditions requises permettant aux citoyens d’atteindre le bonheur s’ils le veulent.

Le revers de la médaille de la démocratie est que vous avez perdu les élections de 2013. Votre successeur Tsering Tobgay s’est montré critique à l’égard de votre travail, relevant que vous parliez beaucoup de bonheur mais que les inégalités restaient fortes, que le taux de chômage était élevé, que la dette l’était aussi, la devise instable et la corruption présente. Comment réagissez-vous au tableau noir que dresse l’actuel chef du gouvernement ?

Cela montre que notre démocratie a beau être jeune, elle se porte bien ! Si le parti d’opposition était resté muet ou admirait le gouvernement, vous auriez pu vous interroger sur la santé de notre démocratie. Tsering Tobgay a fait ce qu’une opposition typique doit faire en démocratie : critiquer le gouvernement. Il a raison sur certains points, mais pas nécessairement sur tous. Nous avions par exemple promis d’améliorer les conditions socio-économiques de manière équitable et durable. Nous avons relié chaque foyer à l’électricité, rendu l’eau potable accessible à toutes les familles, mis des services de santé de base à portée de tous, permis la scolarisation de tous les enfants, développé la connectivité mobile et internet, construit des routes vers tous les villages majeurs. Nous avions fait ces promesses, pour rencontrer les besoins des gens, et nous les avons tenues. Mais nous avons perdu les élections !

Le jour où les résultats électoraux sont tombés, j’ai été heureux. Je ne suis pas entré en politique pour être au pouvoir, mais parce qu’on m’a exhorté à le faire alors que la démocratie venait d’être instaurée et qu’on avait besoin de personnes expérimentées. Je m’y suis engagé pour construire la démocratie. Les électeurs ont choisi un nouveau parti et je me suis dit que la démocratie fonctionnait bien.

L’un des défis socio-économiques reste de fournir de l’emploi aux jeunes…

Quand nous sommes arrivés au pouvoir, le taux de chômage était de 4,2 %. Nous l’avons descendu à 2,3 %. Ce qui reste élevé pour le Bhoutan. Surtout que le taux de chômage des jeunes est de 7 %, soit beaucoup trop. Nous n’avions pas de chômage avant ! Je suis donc ravi que le nouveau gouvernement s’y attelle.

Comment réconcilier le fait que, d’un côté, vous faites la promotion de la diversité et que, de l’autre, le Bhoutan a expulsé cent mille Népalais dans les années 90 ?

Nous faisions face à un flot terrible de migrants illégaux à cette époque. Nous avons identifié ceux qui avaient le droit d’être là et ceux qui ne l’avaient pas. Mais, depuis, nous avons accueilli beaucoup de Népalais et nous leur avons donné des droits. Nous avons construit un temple hindou dans la capitale. Sur dix ministres de mon gouvernement, deux étaient d’origine népalaise, en charge de l’Education et de la Communication.

Le rapprochement que vous avez opéré avec Pékin a irrité l’Inde. Ne craignez-vous pas de devenir comme le Népal, un pays sous forte influence chinoise ?

Le Népal a une politique souvent qualifiée d’équidistante (vis-à-vis de l’Inde et de la Chine, NdlR). Le Bhoutan n’a jamais plaidé pour une telle politique, ni avant ni sous mon gouvernement. Il y a des réalités dont nous devons tenir compte et l’une d’elle est que nous nous trouvons sur le versant sud de l’Himalaya. Il y a donc une énorme barrière montagneuse (séparant le Bhoutan de la Chine, NdlR). L’accès vers le monde extérieur, le marché international se fait donc par l’Inde. Nous sommes très proches. L’Inde est notre partenaire principal depuis que nous avons commencé à nous développer en 1961. Nous avons entretenu d’excellentes relations sous mon mandat. Quoi que nous demandions, l’Inde n’a jamais dit non, elle s’est montrée très généreuse.

Mais la Chine est un voisin puissant, elle est de l’autre côté de l’Himalaya, mais elle est bel et bien là. Notre frontière n’est toujours pas définie, des dangers existent et j’ai fait ce que je devais faire. Ma rencontre avec le Premier ministre chinois a suscité une explosion disproportionnée ! Qu’y a-t-il de malà ce qu’un Premier ministre rencontre un Premier ministre ? Nous n’avons pas parlé d’établir une présence diplomatique, je n’ai pas demandé qu’on ouvre une ambassade chinoise à Thimphu. Je n’ai même pas demandé une aide au développement chinoise. Nos relations n’ont pas changé. Il s’agissait d’un échange de courtoisie. Il est indispensable que nous restions en contact avec notre voisin.


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