Les connaisseurs du Bhoutan savaient que ce petit royaume, coincé entre Chine et Inde dans l’Himalaya, était surnommé "pays du dragon", et même du "dragon tonnerre" (Druk Yul). Mais ils ignoraient sans doute que c’était aussi le "pays du phallus". D’où la couverture pour le moins étonnante de ce nouvel opus de la collection "L’âme des peuples", aux éditions Nevicata, que l’on doit à notre consœur Sabine Verhest, journaliste à "La Libre Belgique" et passionnée par les civilisations himalayennes.

Les Bhoutanais, écrit l’auteur, "ont beau manifester une grande pudeur, ils peignent des phallus, bien plus impressionnants que les originaux, sur les façades de leurs maisons. Ils accrochent des spécimens sculptés au-dessus de leur porte d’entrée, en portent autour du cou. […] On en voit de toutes les sortes, un véritable inventaire à la Perret qui n’existe nulle part ailleurs dans l’aire himalayenne". Des représentations qui, en comparaison de l’art indien ou népalais, "n’ont rien de très raffiné", mais "protègent du mauvais sort", précise Sabine Verhest, en avouant avoir été surprise de les découvrir la première fois (et "la deuxième fois également").

On l’aura compris : fidèle à l’esprit de la collection, qui veut aider à mieux comprendre les peuples pour mieux les connaître, ce petit volume n’ignore aucun aspect des réalités bhoutanaises. Et s’il se veut évidemment sérieux, notamment en traitant des sujets graves comme le risque d’aliénation d’une jeunesse projetée brusquement dans le monde moderne (alors que le Bhoutan vivait jusqu’à tout récemment dans un superbe isolement), il ne dédaigne pas un peu de légèreté et beaucoup d’humour quand le thème s’y prête.

On n’en attendait pas moins s’agissant d’un Etat qui a érigé le concept de "bonheur national brut" en critère de développement politique, économique et social. D’où le très beau titre (" Les cimes du bonheur") d’un livre qui se déroule comme un reportage bien charpenté, retraçant d’abord l’histoire et les premiers contacts avec les explorateurs occidentaux, examinant une à une les réalités contemporaines, détaillant les spécificités religieuses et culturelles, s’attachant à des problématiques particulières (le statut de la femme, l’impact du tourisme, le rapport à la nature - ambigu dans un pays où l’on vénère les montagnes, mais où l’on jette les détritus par les fenêtres).

Le récit est émaillé d’anecdotes, collectées au fil de sept ou huit séjours au Bhoutan, ce qui le rend on ne peut plus vivant. Il est utilement complété, comme le veut la règle de la collection, par trois entretiens avec des témoins privilégiés. Françoise Pommaret, la spécialiste française du Bhoutan, revient sur les origines de la nation bhoutanaise et sur l’homme providentiel, Ngawang Namgyel, qui lui donna un Etat unifié. Karma Phuntsho, érudit dont la carrière académique passe par Oxford et le CNRS, analyse le "syndrome de la grenouille ébouillantée", à savoir le danger pour une culture profondément originale de disparaître progressivement sous la pression de la mondialisation. Tho Ha Vinh, docteur en science de l’éducation de l’université de Genève, s’interroge enfin sur ce qu’il faut entendre par "bonheur national brut" et sur la menace que fait, contre toute attente, planer sur lui la démocratisation du royaume imposée d’autorité - autre fait singulier - par le roi précédent, Jigme Singye Wangchuck, qui abdiqua en faveur de son fils à l’âge de 51 ans seulement.

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Sabine Verhest, "Bhoutan. Les cimes du bonheur", Bruxelles, Nevicata (Coll. "L’âme des peuples"), 2017, 89 pp., 9 €.