Le bonheur au bout de la route
© Sabine Verhest

InternationalVidéo

Le bonheur au bout de la route

Reportage de Sabine Verhest, Envoyée spéciale au Bhoutan

Publié le - Mis à jour le

“La Libre” est partie à la découverte des clefs du bonheur bhoutanais, pour constater les succès et les écueils rencontrés par ce pays laboratoire qui pourrait inspirer le monde.

© IPM Graphics

Il règne ici une atmosphère paisible. Les oiseaux chantent dans les arbres entourant la maisonnette qui fait office de bureau à Dasho Karma Ura. Le directeur du Centre d’études du Bhoutan et de recherche sur le Bonheur national brut (CBS) ne pourra nous recevoir tout de suite. Avant l’heure, ce n’est pas l’heure, et son assistant ne souhaite par le déranger : l’homme médite. Comme il nous le dira plus tard, “la méditation a une relation très positive au bonheur”. On ne le contredira pas.

L’utilisation du temps aussi

“Dans beaucoup de pays, la route vers le bonheur est de manière erronée liée entièrement aux revenus. Or, certains facteurs intangibles, comme de bonnes relations sociales et familiales, jusqu’à un certain point une bonne santé, de l’espace pour l’activité physique, le sentiment de sécurité ou l’amour, ne peuvent être substitués par le revenu”, explique-t-il. Aussi, le Bonheur national brut dépend-il de facteurs matériels, comme des conditions de vie suffisantes et équitables, mais pas seulement.

Il tient également compte de l’éducation, de l’accès à la santé, de la diversité environnementale, de la vitalité de la communauté, de l’utilisation du temps, du bien-être psychologique, de la bonne gouvernance et de la promotion de la culture. Ces neuf domaines lui confèrent une nature matérielle et immatérielle, multidimentionnelle et interdépendante, bien plus adéquate que le Produit national brut pour mesurer le bien-être d’une société.


Pendant cinq mois, les équipes du Centre d’études du Bhoutan – une centaine de personnes – ont sillonné le pays, de village en village, de maison en maison pour sonder près de sept mille personnes avec cent quarante-huit questions. Elles ont passé des heures, autant avec des intellectuels citadins qu’avec des fermiers de coins reculés de l’Himalaya, s’intéressant à leur niveau d’éducation ou de revenus, leur expérience de la jalousie, leurs relations avec leurs enfants, leur temps de sommeil. “Certaines variables sont subjectives, enclines à fluctuations, d’autres objectives, plus robustes”, note Karma Ura. Ces indicateurs et autres indices, que lui et ses chercheurs manient, permettent de se forger une image de l’état de la société. Le rapport sera publié en novembre prochain.

Un seuil de suffisance

© Sabine Verhest

Une personne est considérée comme heureuse dès lors qu’elle atteint un seuil de suffisance dans six des neuf domaines analysés. Car, à partir d’un certain point, gagner plus – pour prendre cet exemple – ne contribue plus au bonheur. “Lorsque vous regardez profondément en vous ou en l’humanité en tant que telle, vous réalisez soudainement que vous n’avez pas besoin de beaucoup de choses dans votre vie : quelques vêtements pour vous changer qui vous emmènent d’une saison à l’autre, une alimentation nourrissante qui permet à votre corps de vivre, un toit au-dessus de votre tête”, estime Saamdu Chetri, le directeur du GNH Centre, qui travaille à des programmes de mise en pratique du Bonheur national brut.

Dans la dernière étude réalisée, en 2010, 40,8 % des Bhoutanais pouvaient être considérés comme “heureux”. Les autres ne le “sont pas encore”, comme on dit ici. Ce n’est donc pas le bonheur en tant que tel qui est mesuré, “il ne peut l’être, c’est très individuel et fluctuant”, indique le Dr Saamdu Chetri .

© Sabine Verhest

L’idée est plutôt de mettre en place les conditions légales, sociétales, environnementales, économiques, culturelles permettant à chacun de poursuivre son aspiration au bonheur. Il s’agit aussi de veiller à ne pas nuire (à la nature par exemple), en autorisant un projet de développement ou en adoptant une loi. “Le gouvernement ne crée pas le bonheur mais un environnement propice”, insiste Dasho Kinley Dorji, ancien journaliste aujourd’hui patron de l’administration de la communication. Peu importe que près de 50 % des Bhoutanais ignorent ce qu’est le BNB pourvu qu’ils puissent le vivre.

Les données recueillies par l’équipe de Karma Ura, ventilées en fonction de l’âge, du sexe et d’autres paramètres, permettent aux décideurs bhoutanais de mieux définir et ajuster leurs politiques sur les années à venir. Force est de constater que, jusqu’ici, le pays se porte bien compte tenu de son environnement géographique et politique : la santé et l’éducation, quoi que parfois rudimentaires, sont gratuites, la corruption reste peu élevée, la nature est préservée, les êtres sont respectés. Et dans cette région d’Asie du Sud, où les femmes et les petites filles sont souvent considérées comme quantité négligeable, le Bhoutan constitue plus qu’une bouffée d’oxygène.

“Le jour et la nuit”

© Sabine Verhest

“Si cela marche, c’est parce que nous avons un leadership fort, un petit pays et une société homogène”, estime Lhaba Tshering, responsable de la planification à la Commission du Bonheur national brut, l’organe gouvernemental chargé de maintenir le BNB au milieu du village bhoutanais.

L’anthropologue française Françoise Pommaret, qui vit au Bhoutan depuis 35 ans, l’a constaté : “Le niveau de vie et le bien-être ont complètement changé en une génération. Le jour et la nuit ! C’est extraordinaire, surtout quand on voit le peu de changements pour la population de base dans d’autres pays d’Asie.”

Une politique critiquée

Pour autant, les défis restent énormes dans ce pays pauvre qui connaît les affres de la transition vers le monde moderne. “Nous savons qu’en ville, le bien-être culturel, environnemental et psychologique peut diminuer”, note Karma Ura. “Aujourd’hui, l’excès de désirs a surgi dans les vies”, soupire Saamdu Chetri. Le consumérisme, l’exode rural, la consommation d’alcool et de drogue, le chômage des jeunes constituent autant de défis à relever pour ce pays adepte d’une autre voie de développement, mais rattrapé par les dégâts collatéraux de la mondialisation.

© Sabine Verhest

“Beaucoup de gens s’y intéressent, cela fait de gros titres sexy”, constate Kinley Dorji. “On ne peut guère se relâcher, d’autant moins qu’on a fait du BNB une véritable marque.” Le précédent Premier ministre Jigme Thinley l’a d’ailleurs partagée dans de nombreux forums internationaux.

Lama Shenphen ne peut s’empêcher d’ironiser : “tout est estampillé BNB aujourd’hui !” Ce bouddhiste d’origine britannique, qui vient en aide aux jeunes drogués du pays, assure de manière imagée que, “de même qu’il n’y a de montagne sans vallée, il n’y a de bonheur sans souffrance”. La politique du BNB, elle-même, est aussi critiquée, par ceux qui n’y croient pas, par ceux qui s’en sentent exclus, par ceux qui estiment qu’elle rend le pays trop dépendant de la manne financière indienne.

La culture du partage

© Sabine Verhest

Malgré tout, plusieurs pays (comme le Brésil) ou organisations (comme l’OCDE) trouvent dans le Bhoutan une source d’inspiration. “Qu’est-ce qui fait la différence ? Le partage et l’attention. Le problème, c’est que les nantis ne veulent pas partager” en Occident, regrette Saamdu Chetri. Pour Karma Ura, c’est donc avant tout “l’équité et la culture du partage (qui) doivent se développer partout dans le monde”. Car, à richesse égale, on vit le plus heureux dans les pays où l’écart entre riches et pauvres se révèle le moins grand. Mais, ajoute Saamdu Chetri, le changement ne pourra venir que des communautés locales, dans la mesure où “les corporations et les industries ont pris le pouvoir sur les gouvernements”. Ce qui est loin d’être le cas au Bhoutan.


© DR

A lire également

Facebook

Cover-PM

cover-ci

Immobilier pour vous