Harcèlement sexuel, violences physiques et psychologiques, agression collective, viol, sévices corporels… La liste mais surtout l’ampleur des violences commises envers les femmes en Egypte atteint des proportions inédites. Et nul endroit où elles puissent être à l’abri puisque ces violences sont observées tant dans l’espace publique, dans le cadre professionnel que dans la sphère privée. Les autorités rechignent à considérer le phénomène, pire elles semblent le tolérer, voire l’entretenir.

Cette situation, décrite dans un rapport publié cette semaine par Amnesty International, est devenue inquiétante, selon l’ONG. Car si ces violences existent depuis longtemps, celles-ci se sont multipliées depuis la révolution de 2011, prenant même un caractère quasi systématique lors d’événements publics.

"Il y avait déjà eu des attaques lors des premières manifestations dès 2005 du mouvement Kifaya ("Ça suffit", en arabe) par ce qui semblait être des hommes de mains des autorités. Puis, il y a eu d’autres attaques lors de fêtes religieuses. Dès février 2011, les premiers incidents de violences sexuelles et de viols sont rapportés, avec des pics en janvier et juin 2013. On a pu documenter près d’une centaine de cas en une nuit , rappelle Hassiba Hadj Sahraoui, directrice adjointe du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient d’Amnesty International. Et cela, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, car on ne sait pas du tout ce qui se passe en dehors de la capitale."

La récente diminution de ces violences semble être le résultat "mécanique" de la loi sur les manifestations, dans la mesure où il n’y a plus de rassemblement public.

Acceptation de la violence

Pour elle, la situation de chaos politique de ces dernières années a fait que "l’absence d’ordre public a pu générer des violences à l’égard des femmes". Et d’autant plus que les autorités semblent ne pas vouloir regarder les problèmes en face. "On a des condamnations du bout des lèvres, destinées à apaiser l’opinion publique, à rejeter la critique sur ses adversaires politiques et pas du tout à réaliser l’étendue du problème" , regrette Mme Sahraoui.

La répression du régime, qui touche les islamistes et les forces progressistes, mais de manière générale toutes les voix dissonantes, s’est aussi accrue à l’égard des femmes. Elles subissent des traitements violents lors d’arrestation comme en détention. "Une ancienne détenue nous a raconté que tout le monde avait le droit de toucher les femmes en détention parce qu’elles ne sont pas vues comme des femmes respectables et que, d’ailleurs, elles l’ont bien cherché puisqu’elles se trouvaient dans la rue, ce qui n’est pas leur place" , rapporte la responsable d’Amnesty.

"On a dénigré les femmes manifestantes, y compris l’armée en procédant à ces tests de virginité (dès 2011, pour savoir si les victimes de viols disaient vrai, ce qui avait provoqué un tollé dans l’opinion publique, NdlR). Il y a toujours cette suspicion que vous mentez" , relève-t-elle. Du coup, "la violence par l’Etat - y compris la discrimination - étant légitime et légale, cela crée un degré d’acceptation de la violence à l’égard des femmes" .

Prétextes pour ne pas agir

Les autorités manquent dès lors de détermination à légiférer en la matière. "On retarde toujours la question des droits des femmes" , constate Hassiba Sahraoui. "Il y a eu la révolution, la situation économique, maintenant c’est la lutte contre le terrorisme , dit-elle, citant les prétextes invoqués par les autorités égyptiennes. On aimerait voir la volonté politique pour légiférer mais elle n’est pas là. Et c’est difficile pour Amnesty de croire le président Sissi puisqu’il avait défendu devant nous les tests de virginité" , rappelle-t-elle.

Or, les chantiers sont nombreux. Les autorités égyptiennes ont annoncé plusieurs initiatives, dont une loi érigeant en infraction le harcèlement sexuel. Mais des réformes majeures manquent, selon Amnesty. Au niveau du code pénal, le viol n’est pas criminalisé correctement. "Le viol peut avoir une définition extrêmement réduite, qui ne correspond pas du tout à ce que l’on considère comme viol en droit contemporain" , note Hassiba Sahraoui. Et la violence domestique n’est pas criminalisée. Dès lors les femmes qui choisissent de porter plainte se heurtent à de nombreux obstacles.

Les mentalités doivent aussi évoluer. "Ce n’est pas qu’une question de mentalité. Je pense au contraire que les mentalités sont prêtes en Egypte. Il n’y aurait pas eu un tel tollé face aux incidents de violences sexuelles si la population n’était pas prête. En tout cas, les autorités trouveraient de nombreux alliés au sein de la population et de la société civile si elles étaient déterminées à régler le problème. Elles ne peuvent pas se cacher derrière le fait qu’il s’agit d’une société traditionnelle, patriarcale, qui a une vision très paternaliste de la femme."