Le "Quotidien du peuple", organe officiel du Parti communiste chinois, n’est pas exactement un journal satirique. Il s’est pourtant risqué, jeudi, à une pointe d’audace et d’impertinence qui aura certainement surpris et déridé ses lecteurs, en raillant les clichés et les tics de langage de mise depuis six décennies dans les discours régulièrement prononcés par les dirigeants du pays, dont une des principales occupations consiste à convoquer des réunions et à (s’écouter) parler.

Un discours sera toujours "un important discours" et des applaudissements seront toujours "des applaudissements chaleureux", ironise le journal. Un dirigeant sera toujours "un dirigeant très apprécié" et une visite toujours "une visite amicale", une avancée sera toujours "satisfaisante" et une percée toujours "remarquable".

Pour constituer son florilège de bons mots, le "Quotidien du peuple" a sollicité l’avis des internautes et a reçu plus de 4 300 contributions. C’est un louable effort d’interactivité, mais on aurait très bien pu s’en dispenser : une recherche rapide dans ses archives aurait tout aussi facilement permis au journal de constituer son échantillon, lui qui a servilement reproduit ou cité, au fil des ans, les discours dont il se moque maintenant joyeusement.

Les internautes n’ont pas fait, il est vrai, que traquer les perles du jargon politique chinois. Ils ont aussi relevé quelques subtilités dans l’art de naviguer sur des eaux pas toujours tranquilles. Ainsi, quand il s’agit d’annoncer une bonne nouvelle, l’individu ou l’organisme qui en est responsable est systématiquement identifié, tandis qu’en cas de mauvaise nouvelle, l’orateur se bornera à l’attribuer à "l’administration concernée", sans autre précision.

Le pire, conclut un internaute, demeure les discours fleuves, alimentés par la propension qu’ont les dirigeants chinois à vouloir dire "encore quelques mots" et à continuer de parler une demi-heure plus tard, du même ton monocorde, devant un auditoire légitimement assoupi.

En accédant à la direction du parti, en novembre dernier, Xi Jinping a promis de rompre avec ces vieux réflexes au nom de l’efficacité. A Canton, des journalistes de l’hebdomadaire "Nanfang Zhoumo" lui ont emboîté le pas pour réclamer des efforts non seulement sur la forme, mais aussi sur le fond, au nom de la liberté d’informer. Une percée "remarquable" dans l’histoire du pays, mais qui n’a pas encore suscité d’applaudissements "chaleureux" en haut lieu.

Par Philippe Paquet