Le départ de leur véhicule est entravé par la querelle qui prend mauvaise tournure entre deux rabatteurs se disputant la commission de la compagnie. Les malheureux "otages" - dixit le chauffeur - n'auront pas tardé à apprendre qu'à Shanghai, tout est d'abord affaire d'argent. En 1940 déjà, un Américain quelque peu désabusé, Ernest Hauser, avait intitulé un récit de voyage devenu un grand classique: "Shanghai, City for Sale". Une "ville à vendre", celle qu'on surnommait jadis le "Paris de l'Orient" l'est plus que jamais et les quartiers qu'on rase les uns après les autres indiquent que les juteux profits y sont d'abord ceux de la spéculation immobilière.

Dans les rues de la capitale économique de la Chine (un statut que Shanghai revendique depuis l'installation des puissances coloniales sur la rive occidentale du Huangpu au 19e siècle), les références aux JO sont on ne peut plus discrètes. Y garderait-on secrètement ombrage du fait que la ville avait vainement songé à présenter sa candidature après que Pékin eut essuyé un échec dans sa première tentative d'organiser les Jeux, ceux de l'an 2000 - velléités shanghaïennes que les édiles pékinois, sourcilleux et jaloux, avaient promptement étouffées ?

Même la polémique nourrie avec la France depuis le passage calamiteux de la flamme olympique à Paris ne semble pas recevoir beaucoup d'échos ici, si l'on en juge à tout le moins par la popularité de la langue française pour promouvoir la mode locale dont les marques ont pour noms "Bellvilles", "Et boîte", "Chapelle Sport", "Gazelle", "Arc de Triomphe", "Septwolves", "ElleHomme" et autres "Dernière Valse"... Les boutiques ferment tard sur ce qui était l'avenue Joffre, dans l'ancienne Concession française, aux confins de laquelle se dressent toujours les résidences, aujourd'hui classées, mais délabrées, de la "Cité Bourgogne" - un fronton rappelle encore l'année de construction : 1930.

Une bombe... de mousse à raser

La sécurité, par contre, est à la hauteur des directives reçues du gouvernement central - en apparence en tout cas. A la gare routière sud de Shanghai, on scanne, comme partout en Chine, les bagages des voyageurs (mais on ne fouille jamais ceux-ci, ici pas plus qu'ailleurs...). Un déodorant en spray échappe à la vigilance de la préposée, mais pas une bombe... de mousse à raser, qui est sur le champ confisquée. Son propriétaire pourrait bien en être réduit à ressembler bientôt à un vilain taliban barbu, mais il ne peut que s'émerveiller devant le zèle déployé pour "garantir la sécurité des hôtes du Pays du Milieu". Le bus a pourtant à peine quitté l'agglomération et franchi le premier péage sur l'autoroute qu'il s'arrête pour prendre - illégalement et néanmoins sous les yeux de la police - des passagers clandestins qui chargent, dans la soute, des pneus, du matériel et des produits destinés à un garage automobile. Dès lors comprend-on mieux pourquoi des attentats sont si volontiers perpétrés dans les transports publics. En Chine, même celle des JO, la combine (que les Chinois appellent "zou hou men", "prendre la porte de derrière") et la corruption triomphent de tous les règlements et de tous les obstacles.

Dans les circonstances actuelles, ce phénomène n'en est pas moins étonnant car, pour les autorités chinoises, la sécurité pendant les Jeux prime toute autre considération. "Elle doit être assurée à tout prix", souligne un cadre provincial sous couvert de l'anonymat, en insistant sur les trois dernier mots. Cela vaut bien sûr pour la capitale et les cinq villes qui hébergeront des épreuves olympiques, mais aussi pour l'ensemble des provinces "où les têtes rouleront si des incidents se produisent".

La devise des Jeux de Pékin a d'ailleurs été modifiée en conséquence : on est passé de "Garantir des JO écologiques" ("Bao lü se ao yun") à "Garantir des jeux paisibles" ("Bao ping an ao yun"). Les mesures pour y parvenir sont les plus spectaculaires à Pékin (triple filtrage sur les accès routiers, déploiement de missiles sol-air, mobilisation de 80 000 policiers, 500 000 volontaires et 100 000 hommes d'unités spéciales antiterroristes, installation de 300 000 caméras de surveillance, fermeture - sans précédent - de l'espace aérien pendant la cérémonie d'ouverture...), mais c'est pratiquement tout le pays qui est sur pied de guerre. Quatre régions militaires (Pékin, Jinan, Shenyang, et Nankin) tiennent un million et demi de soldats en état d'alerte.

Des voix discordantes

Si ce dispositif semble généralement bien toléré par une population de toute façon traditionnellement résignée au fait du prince, l'obsession sécuritaire n'en induit pas moins une ambiance pesante, difficile à associer à l'idée qu'on se fait de la "fête olympique". Les étrangers sont les premiers à s'en plaindre car ils sont aussi les premiers à en faire les frais. La crise tibétaine a réveillé un fond de nationalisme chinois et de xénophobie qui contribue à faire de chaque visiteur un potentiel fauteur de troubles. En province, les contrôles sont courtois, mais, à Pékin, des raids dans des bars fréquentés par des expatriés n'ont pas toujours été menés avec toute la subtilité voulue. Les récents attentats, à Kunming, puis au Xinjiang, n'ont certes pas favorisé une décrispation et les enjeux politiques de cet événement "sportif" sont tels qu'on ne voit pas comment la Chine pouvait échapper à un luxe de précautions qui confinent parfois à l'absurde.

Tous les Chinois ne baignent pas, du reste, dans l'euphorie olympique, contrairement à ce que suggère le matraquage des médias officiels. Ils sont nombreux en province à dénoncer les uns une grand-messe à la gloire du Parti communiste, les autres une célébration au profit des Pékinois.

Ils sont plus nombreux encore à déplorer le coût de la manifestation alors que la Chine reste un pays pauvre où les besoins élémentaires d'une fraction importante de la population ne sont pas encore adéquatement satisfaits. Ils critiquent le prix de l'organisation elle-même, mais aussi l'impact négatif sur l'économie. Pour réduire la pollution en prévision des Jeux, trois des quatre hauts-fourneaux de la gigantesque aciérie Shougang de Pékin sont à l'arrêt depuis plusieurs mois. Des centaines d'autres entreprises connaissent des restrictions analogues dans la capitale, mais aussi à Tianjin, la grande métropole voisine, et dans la province environnante de Hebei.

Le tourisme, loin de profiter logiquement d'un effet olympique, est en berne: les Chinois voyagent moins depuis le tremblement de terre et les étrangers ont été dissuadés de passer des vacances en Chine, cet été, par une nouvelle politique de visas non seulement plus sévère, mais aussi bêtement bureaucratique et, par conséquent, aberrante. Même à Pékin, les hôtels sont loin d'afficher complet (si le haut de gamme n'est pas trop affecté, les 4 étoiles sont à moitié vides) et, en province, les établissements rivalisent souvent de promotions et de "discounts" pour attirer une clientèle raréfiée.

L'impératif de sécurité a pris des proportions paranoïaques, illustrées par la diffusion d'un manuel pratique destiné à aider les Chinois à faire face à toute éventualité terroriste. Il détaille jusqu'à 39 scénarios possibles, qui vont de l'utilisation d'explosifs à la prise d'otages, mais qui envisagent aussi l'utilisation d'armes chimiques ou bactériologiques, voire une frappe nucléaire ! Dans un tel climat, on comprend que les autorités en soient venues à souhaiter implicitement qu'il y ait le moins possible de visiteurs étrangers, les Chinois suffisant largement à garnir les tribunes des stades et des sites olympiques.

C'est un singulier détournement de la finalité d'un événement planétaire qui doit normalement faire la promotion de la ville et du pays hôtes. A Shanghai, d'aucuns en sont déjà à se demander ce qu'il en sera pour l'Exposition universelle que la grande cité portuaire doit accueillir en 2010.