Correspondant en Afrique lusophone

Le petit aéroport "international" Osvaldo Vieira, à Bissau, semble sortir d’un roman de Somerset Maugham : une espèce de tente, trois petits bureaux d’enregistrement des passagers, des militaires et fonctionnaires comme des lézards endormis, les pieds posés sur les tables et les balcons

Apparemment, le mouvement ne se fait qu’aux jours d’arrivée de l’avion de Lisbonne, trois fois par semaine, et de celui du Cap-Vert, à destination de Dakar, du lundi au vendredi. Mais l’apparence est bien loin de la réalité.

Sur la piste d’atterrissage stationnent presque en permanence des voitures de luxe et des véhicules immatriculés "FA" - ceux des chefs de l’armée bissau-guinéenne. Ils attendent on ne sait quoi. Ce circuit est regardé avec envie par le corps de police des frontières, gardiens de la sécurité de l’aéroport, mais écartés du contrôle des grandes opérations de commerce illegales qui enrichissent les officiers de l’armée. Cette police des frontières, mal payée, commence à parler. Et fort.

Ils me racontent l’histoire du Monsieur, là-bas. "Tu le vois ? Rond, chauve, avec les vêtements fripés ? C’est un Espagnol". "Tu es sûr ?", dis-je. "Non, mais il parle comme les Espagnols". Le Monsieur est habituellement "très gentil avec nous". Avant, lorsqu’il arrivait, il donnait environ 40000 francs cfa (50 euros) à chaque fonctionnaire. Il donnait aussi aux policiers des frontières des sacs de riz pour leurs unités militaires. C’est un "brumejo sympa" (c’est-à-dire un Créole d’origine étrangère).

Le Monsieur arrive régulièrement dans un petit avion avec des sacs de "ciment". Il traverse l’aéroport sans être contrôlé par les douanes ou l’immigration. J’insiste : "On ne vérifie ni ses documents, ni le ciment, ni sa nationalité ?" La réponse fuse : "Jamais ! C’est un vieux, amical; il comprend notre situation", disent mes interlocuteurs - avec tristesse, parce que, pour eux, la fête est finie.

Le Monsieur débarque toujours à Bissau, mais aujourd’hui son arrivée est précédée par celle d’une unité militaire qui s’occupe de l’affaire et assure le transfert, manu militari, du "ciment" vers les véhicules militaires.

Le Monsieur vient une fois par semaine dans un bimoteur chargé de sacs de "ciment". L’opération militaire est régulièrement dirigée par un major récemment promu, homme de confiance d’Antonio Indjai, le nouveau chef de l’armée bissau-guinéenne(1). Cet officier a été arrêté, en 2009, dans la région de Jugudul, entre Bissau et Mansoa, accusé de transporter de la drogue. Il n’a jamais été mis en prison ni jugé et garde toute la confiance du chef de l’armée.

Le lien entre les forces armées et le transport de drogues existe au plus haut niveau. On cite le cas d’un autre capitaine, qui fut l’aide de camp de l’ancien président de la République, Cumba Iala, et qui se servait des voyages présidentiels pour transporter des stupéfiants.

En août, un autre protégé d’Antonio Indjai, le capitaine Pansau, a accusé ce dernier, dans une interview, d’être le coordinateur et le patron du circuit de la drogue colombienne en Guinée-Bissau. L’accusateur est à présent à Lisbonne, en formation au titre de la coopération militaire entre le Portugal et la Guinée; le plus extraordinaire est que l’interview a été accordée à partir des installations militaires portugaises de Mafra.

Dans cette interview, Pansau, qui vient d’être promu capitaine avec l’approbation des autorités de Lisbonne, admet avoir été présent lors de l’assassinat du président Nino Vieira(2), révélant des détails sordides sur ce crime. Or, ces révélations n’ont suscité aucune réaction : ni du procureur portugais, ni de la hiérarchie militaire bissau-guinéenne, pas même de la diplomatie portugaise. Pansau vit tranquillement au Portugal.

Mes interlocuteurs à l’aéroport de Bissau se souviennent de la présence de Pansau en ces lieux le jour de son départ, en janvier dernier. Il est sorti sans contrôle policier ou douanier, quelques jours après avoir été accusé de posséder des objets personnels du défunt Nino Vieira et alors même que le procureur de la République guinéenne annonçait qu’il voulait l’entendre. Pourquoi cette protection ? Quel genre d’entente existe entre Antonio Indjai et le renseignement militaire portugais, qui protège aujourd’hui des gens comme Pansau, se demandent les officiers hostiles à Indjai.

(1) Sa nomination a provoqué la suspension, par l’UE, de sa coopération avec Bissau.

(2) Président de la République assassiné par l’armée en mars 2009 après le meurtre, la veille, du chef de l’armée. Les deux hommes étaient en conflit.