Israël veut régulariser la situation des populations bédouines du Néguev. Une fois pour toutes. Un projet de loi, le plan Prawer, approuvé en première lecture le 24 juin dernier, prévoit le déplacement forcé de plus de 30 000 personnes de cette communauté arabe. Le texte est ce mois-ci à l’agenda de la Commission des affaires intérieures et de l’environnement de la Knesset, avant son approbation prévue en séance plénière dans le courant du premier trimestre de 2014. L’âpre débat qu’il a suscité entre les défenseurs des Bédouins et les promoteurs du plan israélien tourne au dialogue de sourds.

La régularisation des Bédouins est un vieux projet. Les “habitants du désert” (étymologiquement) font partie de la population arabe restée sur les terres qu’elle occupait avant la création d’Israël en 1948. Ils ont la nationalité israélienne. Mais leurs conditions de vie sont souvent précaires : les Bédouins se trouvent au bas de l’échelle socio-économique du pays.

Le projet de loi de régularisation de l’habitat bédouin propose justement de combler cet écart de niveau, non sans mieux “contrôler” la part de cette population musulmane vivant trop à la marge de l’Etat israélien. Les autorités ont déjà créé sept agglomérations urbaines spécifiques, où vivent aujourd’hui 120 000 des 210 000 Bédouins qui composent un tiers de la population du Néguev, d’après les chiffres officiels. La grande majorité d’entre eux vivent dans le nord de ce désert qui couvre la moitié sud du pays.

Déplacement et modernisation forcés

Environ 60 000 autres vivent dans des communautés ou campements qui seront prochainement régularisés et modernisés, et où tous les résidents recevront des droits de propriété. Quant aux 30 000 Bédouins vivant dans trente-cinq campements non reliés aux réseaux d’électricité et d’eau courante, ils seront relogés “dans les environs”, eux aussi avec droits de propriété, promet Israël.

Les défenseurs des droits des Bédouins reprochent à Israël de vouloir opérer “un déplacement forcé” de cette population sans prendre en compte son identité culturelle et son patrimoine. Certains d’entre eux parlent carrément d’une “épuration ethnique” , leur nouvel habitat étant amené, sinon à se réduire, à intégrer des limites spatiales contenues, au profit de l’installation de la population juive. Les défenseurs parlent aussi d’une accession forcée à une modernité dont ne veulent pas nécessairement ces populations traditionnellement nomades – bien qu’aujourd’hui largement sédentarisées – et vivant de l’élevage de camélidés ou de caprins.

“L’objectif d’Israël a toujours été de bâtir un Etat démographiquement juif. Il va donc de soi que, partant du principe qu’il n’y a pas beaucoup de territoire vide dans le monde, il fallait se confronter à une population indigène. En l’occurrence, il faut donc exproprier des terres pour installer la population juive et contenir la population arabe dans des limites spatiales bien déterminées” , résumait Michel Warschawski, directeur de l’Alternative Information Center (basé à Jérusalem), lors d’une récente intervention au Parlement européen.

“Cette politique a toujours existé. La différence est qu’on utilise aujourd’hui des arguments environnementaux, écologiques ou sanitaires (pour la justifier)” , soulignait l’activiste, parlant d’une deuxième judaïcisation du Néguev, plus d’un demi-siècle après la première, et comparant cette politique à celle ayant créé les réserves indiennes aux Etats-Unis.

Pour faire passer son plan, Israël invoque l’égalité des chances pour tous ses citoyens, de droit à l’éducation et de développement économique. L’Etat argue des conditions sanitaires déplorables de certains villages ou campements disposant d’installations insalubres ou dépourvues d’infrastructures suffisantes en eau et électricité. L’enjeu de l’éducation et de l’enseignement supérieur figure également au rang des promesses d’Israël, les Bédouins représentant une population très jeune (60 % d’entre eux ont moins de 18 ans).

“Il n’y a plus de Bédouins”

“Il s’agit d’une priorité nationale pour Israël” , nous précisait Doron Almog, le directeur du développement économique des Bédouins du Néguev auprès du bureau du Premier ministre israélien, envoyé à Bruxelles pour défendre le plan Prawer devant le Parlement européen. “Les Bédouins du Néguev ont les mêmes droits que les autres citoyens israéliens. Ils votent et certains d’entre eux servent au sein de Tsahal, l’armée d’Israël” , a-t-il rappelé.

Selon Israël, l’écrasante majorité des Bédouins soutient le plan et seul un faible pourcentage y est opposé. Kamel Abou Nadi, un Bédouin qui accompagnait l’envoyé de Benjamin Netanyahou à Bruxelles, élève des chameaux et produit du lait aux abords de Lakiya, un village à dix kilomètres de Beer-Sheva, la capitale du Néguev. Il affirme que le plan est une bonne chose pour les Bédouins mais il ne peut pas dire combien de Bédouins y sont opposés.

“Il n’y a plus de Bédouins aujourd’hui. Regardez ce qui se passe au Moyen-Orient, à Dubaï, aux Emirats arabes unis, dans la construction (qui les emploie en nombre, NdlR) . Ils savent qu’ils ne peuvent plus continuer comme avant. Nous regardons vers l’avenir , affirme Kamel Abou Nadi, fataliste. Les Bédouins devraient avoir un travail normal. Nos enfants ne seront jamais médecins avec cette vie, si nous ne leur donnons pas une éducation, une maison normale.”