Entretien

L’anthropologue Françoise Lauwaert l’annonce dès le début de l’entretien : son parcours est atypique et les origines de sa passion floues. Passionnée depuis son enfance par la Chine, cette sinologue belge de 60 ans passe son temps à lire et à voyager, quand elle ne donne pas des leçons de mandarin à l’Isti ou des cours d’anthropologie à l’ULB. Rencontre avec une exploratrice presque chinoise qui ne badine pas avec le savoir.

Vous vous êtes lancée dans un long parcours académique : une thèse sur l’adoption en Chine, de nombreuses publications, les cours que vous donnez depuis vingt ans à l’ULB. Quel a été le point de départ ?

Les deux années que j’ai passées à Pékin. Je venais de terminer mes études d’anthropologie à l’ULB quand l’occasion s’est présentée. On était en 1974 et, pour la deuxième année consécutive, la République populaire de Chine recevait des étudiants étrangers. Ce furent les deux années les plus importantes de ma vie. Tout mon horizon s’est modifié avec la découverte de la tyrannie. Vivre deux ans dans un pays totalitaire est une expérience que je n’oublierai jamais. Je suis rentrée en Belgique en juin 1976, deux mois avant la mort de Mao, avec des questions qui me taraudaient. Je lisais un tas d’ouvrages sur le communisme et je voulais mieux comprendre la Chine. J’ai pensé faire une thèse sur la famille chinoise, la base sociale du pays. Mais mon directeur de recherche m’a orienté vers le thème de l’adoption. Installée à Paris, j’ai commencé mes recherches qui ont duré plusieurs années.

Des années durant lesquelles vous n’avez pas cessé de barouder ?

Je l’ai beaucoup fait dans les années 80. La Chine n’était pas encore l’atelier du monde que l’on connaît aujourd’hui, ses villes n’étaient pas encore détruites. Il y avait beaucoup de choses à voir et j’avais une grande soif de découvrir le pays car lorsque j’y avais vécu quelques années plus tôt, voyager librement était impossible. Là, je pouvais me déplacer seule et aller dans les campagnes, là où aucun touriste n’allait, là où les traditions étaient les plus vivaces. Je m’en félicite aujourd’hui car j’ai vu une Chine qui n’existe plus.

Voyager seule en tant que femme n’a jamais été contraignant, voire mal interprété ?

Les Chinois peuvent être très machos mais les hommes apprécient l’intelligence et la curiosité des femmes. Cela dit, dans ce pays, si vous n’êtes pas mariée, c’est qu’il y a un problème. D’ailleurs, la question ne se pose même pas : lors de mes voyages, on ne me demande pas si j’ai un mari mais où il est. Alors, comme je n’en ai pas, j’invente des histoires, je réponds généralement qu’il est occupé !

Un parcours comme le vôtre est-il difficilement compatible avec une vie de famille ?

Non, parce que j’étais en relation avec des universitaires, qui avaient le même parcours que moi. Mais bien sûr, les voyages et les possibilités de postes à l’autre bout du monde peuvent avoir des conséquences sur ces relations.

Etre une femme a-t-il représenté plutôt un avantage ou un inconvénient dans votre profession ?

Je ne me posais pas la question. Je ne viens pas d’une famille traditionnelle. Ma mère était une femme forte et je n’ai pas eu l’habitude de me voir comme l’objet d’une discrimination. Cela m’a peut-être empêché de voir les choses avec le prisme du sexisme. Par exemple à l’université, il y a de nombreuses doctorantes filles mais à un certain niveau de carrière, elles disparaissent. Et dans le laboratoire d’anthropologie où je travaille, tous les postes importants sont tenus par des hommes. Mais je ne peux pas dire qu’il s’agit d’une discrimination dans la mesure où chaque personne qui s’y trouve le mérite. Et je ne suspecte aucun de mes collègues de misogynie.

Comment expliquez-vous donc ce phénomène ?

Le monde de la recherche ne favorise pas les femmes. Nous sommes soumises à des contraintes de temps. Pour réaliser une thèse avec le FNRS, vous avez droit à seulement trois ou quatre ans, durant lesquels vous ne vivez pas. Beaucoup de thésardes font des enfants et les autres se retrouvent à 40 ans devant des interrogations pas toujours agréables. En réalité, je pense qu’il est plus facilement accepté pour un homme de se définir exclusivement par son travail et donc de s’y plonger à 100 %. Mais je préfère marcher sur des œufs en disant cela Ce que je peux observer dans mon métier, c’est que de nombreuses étudiantes s’auto-censurent. Récemment encore j’ai poussé l’une d’entre elles à entreprendre la thèse qu’elle souhaitait réaliser mais pour laquelle elle ne se sentait pas à la hauteur.

Le fait que les femmes ne poursuivent pas la même carrière dans le milieu académique belge ne serait donc pas, selon vous, le résultat de discriminations ?

Il y a une certaine agressivité dans ce milieu et j’observe autour de moi plusieurs femmes qui se résignent plus facilement que les hommes. Il y a un effacement, un altruisme qui continue à marquer les étudiantes. Cela se voit de manière claire au moment des examens : des garçons sans rien connaître n’apparaissent pas forcément décomposés, alors que les filles ont tendance à se tirer des balles dans le pied. Je vous parle bien sûr uniquement de ce que je vis. Les femmes sont dans le don, ce qui peut impliquer d’être une bonne maîtresse de maison, mais c’est aussi un piège pour leur carrière. A l’inverse, on leur met la pression aujourd’hui pour qu’elles fassent des études qui débouchent obligatoirement sur un métier. Ce discours m’agace. Les femmes doivent selon moi continuer à suivre les études qui les intéressent.