Florence La Bruyère à Budapest

Un drapeau européen brûlé : l’image est plutôt rare. Ce sont deux députés hongrois du parti d’extrême droite Jobbik qui ont mis le feu au symbole de l’Union samedi 14 janvier à Budapest, devant quelque deux mille sympathisants. Une réaction aux sommations de la Commission européenne, qui menace de sanctionner le gouvernement de Viktor Orbán (droite populiste). "Une déclaration de guerre !" s’est exclamé Gabor Vona, chef du Jobbik. Les deux députés ont aussitôt été épinglés pour vandalisme. En théorie, la droite populiste de Viktor Orbán, qui gouverne seule grâce à une confortable majorité, n’a rien de commun avec le Jobbik, (extrême droite, 47 députés au parlement) dont l’assise reste limitée au nord-est du pays. Pourtant la frontière entre les deux forces est moins étanche qu’il n’y paraît. Les comédiens du Nouveau théâtre, où l’on joue en ce moment Don Carlos de Friedrich Schiller, en savent quelque chose. Le 1er février, un sympathisant de l’extrême droite, le comédien György Dörner, prendra la direction de ce théâtre financé par la Ville. La nomination de Dörner par le maire de Budapest, Istvan Tarlos (Fidesz, droite populiste au pouvoir) a provoqué un tollé dans le monde culturel. Car l’acteur déclare vouloir lutter contre "l’hégémonie libérale dégénérée et malade" dans la culture (en hongrois, libéral est souvent synonyme de Juif). Et s’inspirer des idées de son père spirituel, l’écrivain et politicien d’extrême-droite Istvan Csurka. Ce dernier ne sera pas employé par le théâtre mais "son esprit sera là" affirme Dörner. A 77 ans, Csurka, auteur dramatique à succès sous le socialisme, et président du petit Parti hongrois pour la justice et la vie (extrême droite), est aujourd’hui marginalisé mais il reste une figure de proue de l’ultra nationalisme, et un antisémite virulent. Le maire de Budapest ne voit pas où est le problème. Les protestations sont "de l’hystérie". Après tout, la nouvelle direction va programmer "de grands classiques hongrois", s’est félicité l’élu. La belle Gabi Hamori, vedette de la scène et de l’écran, s’indigne carrément dans une lettre ouverte. "Le festival de Cannes a sanctionné Lars Von Trier pour ses propos en faveur d’Hitler. La Maison Dior a congédié John Galliano pour ses remarques racistes. Partout dans le monde, les sociétés civilisées condamnent le discours de la haine. Sans remettre en cause le talent de celui qui le prononce. Mais la société hongroise est infantile : chez nous, l’antisémitisme est légitime". Le premier ministre, Viktor Orbán, est resté muet. "Le gouvernement n’a pas à se mêler d’une décision du maire", a déclaré son porte-parole. Pourtant Orbán et ses acolytes voient très bien le problème. Au début des années 90, les jeunes parlementaires du Fidesz, alors des centristes de gauche, furent les plus féroces critiques de Csurka. Lorsque les conservateurs au pouvoir à l’époque (Forum démocratique), commémorèrent le traité de Trianon - qui priva le pays en 1920 d’une bonne partie de sa population - Orbán et ses amis sortirent avec fracas de l’hémicycle, outrés que la droite agite le chiffon rouge de l’irrédentisme. Vingt ans après, le Fidesz s’est approprié ce thème. Au risque d’envenimer les relations avec les pays voisins, la majorité de Viktor Orbán a donné le droit de vote aux Hongrois de souche qui y vivent encore. Dès 1995, Viktor Orbán, désireux d’unifier toutes les droites, emprunte aux ultras une partie de leur rhétorique. Il qualifie les socialistes au pouvoir de "gouvernement d’apparence étrangère" puis de "traîtres" et de "force qui attaque sa propre nation". Au début des années 2000, Viktor Orbán fait rentrer un jeune historien ultranationaliste, Gabor Vona, dans les "Cercles civiques", un club conservateur créé par le Fidesz. En 2003, Vona fonde avec des camarades étudiants le Mouvement pour une meilleure Hongrie (Jobbik, extrême droite). Les médias du Fidesz lui donnent une large place selon un pacte tacite : l’extrême droite peut attaquer la gauche mais pas la droite. Une députée du Fidesz, Maria Wittner, parraine la naissance de la Garde Hongroise, la milice bottée de noir du Jobbik, en 2007. Jamais Orbán ne se distancie des valeurs d’extrême droite. Il s’en est expliqué au cours d’un entretien rapporté par le politologue Laszlo Kéri : "Quand les Allemands, les Américains ou la gauche hongroise m’ont pressé de me démarquer, j’ai toujours refusé car je veux décider seul. Je ne veux pas qu’on me dicte ma conduite". Et aucun politicien de droite ne condamne les éditorialistes de leur camp, tel Zsolt Bayer qui écrit : "Les Tsiganes sont des animaux". A l’approche des élections de 2010, la montée du Jobbik inquiète le Fidesz qui vire de bord et attaque les jeunes ultras. Quand nous serons au pouvoir, promet Orbán, "nous leur donnerons deux baffes et les remettrons à leur place". Cependant, grâce au tremplin offert par la droite et à sa rhétorique anti-Tsigane, le Jobbik entre au parlement en 2010. Pour l’historien Pierre Kende, aujourd’hui Viktor Orbán "donne à penser que son parti conservateur est le meilleur rempart contre l’extrême droite. Mais c’est Orbán qui a créé le Jobbik." ©Libération